Facebook n’oublie pas les morts

À la Toussaint, les cimetières fleurissent. Mais à l’heure des réseaux sociaux, d’autres mausolées sont régulièrement entretenus : les profils des disparus.

 

« C’était un matin comme les autres, j’allais en cours, j’étais dans le métro. Tout d’un coup, j’ai vu qu’il était connecté sur Facebook. Ça m’a glacée, je me suis effondrée, en pleurs. » Alexandre*, le meilleur ami d’Amélie*, est mort en 2015. Mais son compte Facebook, lui, a continué de vivre.

Et ce n’est pas le seul. Avec la croissance exponentielle de leur nombre d’usagers, les réseaux sociaux ont dû faire face à une problématique nouvelle : le décès des utilisateurs. Sur 2,23 milliards d’inscrits sur Facebook, il est estimé que trois d’entre eux meurent chaque minute. À ce rythme, il y aura bientôt plus de profils de personnes décédées que vivantes sur le réseau social. Alors, que faire de leurs comptes ? Les supprimer ou les conserver, laisser les proches y accéder ou les empêcher de s’y connecter…

Les parents d’Alexandre ont choisi de conserver et gérer celui de leur fils disparu. « Ils me disent que ça leur fait du bien. Ils récupèrent les photos que ses amis postent », justifie Amélie. Après la mort de son ami, d’innombrables messages ont été publiés sur ses réseaux sociaux. Certains qu’elle considère hypocrites : « Ça me rendait folle. C’était des personnes qui l’avaient vu deux fois dans leur vie, mais qui avaient besoin de montrer que c’était leur pote. Histoire d’avoir des likes. » Elle-même n’a pas publié de message public après sa mort, par pudeur.

« C’est horrible à dire, mais quand il y a quelqu’un qui est mort, c’est cool. Parce que si tu postes une photo sur Instagram, il y aura plein de likes. C’est horrible mais c’est vrai. »

Depuis, les comptes Instagram et Twitter d’Alexandre ont été supprimés, mais pas son Facebook. Souvenirs, photos de groupe, anniversaire : les notifications qu’Amélie reçoit sont autant de brusques rappels à la réalité. Souvent douloureux, mais quelques fois bénéfiques. « Parfois ça me coupe le souffle. Parfois ça me fait rire » sourit la jeune fille, qui continue d’envoyer des messages privés à son ami disparu. « Parfois j’ai encore l’impression qu’il est planqué sur une île déserte, qu’il lit mes messages et ça me fait plaisir. Parfois, je trouve ça idiot de penser qu’il y a encore quelqu’un derrière ce compte ».

Son profil Facebook offre à Alexandre une forme d’éternité virtuelle. « La personne meurt mais le compte vit encore » résume Amélie. Une ambiguïté dangereuse. Si elle permet la conservation du souvenir, elle risque aussi de prolonger la « phase de déni ». L’acceptation de la mort fait partie intégrante du processus de deuil. Or, difficile d’accepter qu’un proche a disparu quand il est toujours sur Facebook.

Quelques mois après la mort de son meilleur ami, Amélie a perdu son père. Lui aussi possédait un compte Facebook. Son épouse a décidé de le laisser ouvert pendant deux semaines seulement, « pour que tout le monde puisse faire son deuil ». Des collègues, des cousines lui laissaient des messages. Elle a ensuite sauvegardé les photos sur un disque dur et fermé le compte. Ce qui n’a pas posé de problème à Amélie : « Il ne l’utilisait pas beaucoup et ce n’est pas par là qu’on communiquait. » Différence générationnelle exige, les usages numériques ne sont pas les mêmes, vivants ou morts.

Autels digitaux

Depuis 2015, entre garder un compte actif ou le supprimer totalement, Facebook a mis en place une troisième voix : un profil commémoratif. Consultable par ses amis comme des profils normaux, il est adorné d’un bandeau gris « en souvenir de (prénom) » accompagné d’une phrase se voulant consolante : « Nous espérons que les personnes qui aiment (prénom) trouveront du réconfort en consultant son profil pour se souvenir et célébrer sa vie. »

Il faut que Facebook soit informé du décès de son utilisateur pour transformer son profil en compte commémoratif. C’est ce qui est arrivé à Anne*. Après le suicide de sa sœur, sa famille a récupéré ses identifiants et accédé à son profil. Pour essayer de comprendre. Pour trouver du réconfort. Mais Facebook l’a changé en compte commémoratif, les empêchant de s’y connecter. Anne se souvient de la violence du message de Facebook qui s’est alors affiché à l’écran : « Ils m’ont accusée d’usurper son identité alors qu’elle était décédée. »

Depuis, elle continue de se rendre sur le profil de sa sœur pour voir les messages et les photos laissés par ses amis. Des témoignages d’affection, très positifs, qui l’ont beaucoup touchée. Elle a choisi de ne pas s’attarder sur le nombre de likes : « C’est un peu gênant vu le sujet. Mais je me disais : “plus on like, plus on aime ma sœur”. Donc j’ai pris cette émotion positive. »

Avec leurs photos des disparus et les messages de leurs proches, les profils Facebook sont devenus de véritables mausolées numériques. À chaque anniversaire de sa mort, les messages affluent sur le profil d’Alexandre. « C’est comme une tombe qu’on fleurit », ajoute Anne, « même si je vais plus souvent fleurir la tombe de ma sœur que je ne vais sur son profil. » Avec les réseaux sociaux est née une nouvelle forme de mémoire de nos morts : le recueillement numérique.

*Les prénoms ont été changés.

Anticiper l’avenir de nos réseaux sociaux

Les supprimer ou non, choisir un légataire pour gérer son compte commémoratif ou encore demander la suppression du profil d’un proche disparu. Que ce soit Facebook, Twitter, Google, Instagram ou Linkdn, des démarches sont possibles et tous ont leur propre politique. Nous vous expliquons les quelques paramètres à faire pour chacun d’entre eux.

 

Article: Pauline Noaro

Vidéo : Alexandra Poupon