La Plaine : Un mur se dresse, le quartier se meurt

Sur la place Jean Jaurès, à Marseille, la mairie tente d’imposer des travaux contre lesquels une partie des habitants se soulève. L’endroit a besoin d’être rénové mais le manque de concertation et l’emploi de la force par la mairie a exacerbé les tensions. Les habitants, et les commerçants sont les premiers impactés.

Érigé tout autour de la place Jean Jaurès, un mur. À la Plaine, le nom d’usage de cet espace populaire, c’est une palissade de béton, haute de deux mètres cinquante, qui s’est dressée devant les habitants. En se promenant, ou en prenant un café aux terrasses de ce haut lieu de sortie des Marseillais, on ne voit que lui. Inévitable.

Il faut dire que les habitants de ce quartier, où se mêlent riches et pauvres, badauds et fêtards, anars et bobos ne se laissent pas faire. Face au « chantier de requalification », mené par la société locale d’équipement et d’aménagement de l’aire métropolitain (Soleam), ils résistent. Des associations, comme l’Assemblée de la Plaine, se sont créées et quand les ouvriers ont débarqué, accompagnés de plusieurs cars de CRS, les habitants étaient mobilisés. Certains sont montés dans les arbres, pour empêcher qu’ils ne soient abattus. Sans résultat : 46 arbres ont été coupés depuis le début des travaux. Alors, pour « garantir l’apaisement nécessaire au démarrage du chantier » la Soleam a emmuré la place, comme l’explique son président, Gérard Chenoz, dans une lettre adressée aux habitants.

Pourtant, beaucoup s’accordent à dire que l’endroit avait besoin d’un coup de neuf. Les habitants reprochent à la mairie d’avoir laissé le coin se dégrader, pour mieux justifier des travaux massifs. « La lumière, ça fait cinq ans qu’on nous dit qu’elle est cassée et, pour nous provoquer, ils l’ont rallumé après avoir monté le mur ! » nous interpelle, furieux, Nicolas. Travailleur handicapé au RSA, il reproche à la mairie la fermeture du marché qui générait une pollution certaine mais « permettait quatre fois par semaine aux plus pauvres de faire des courses à des prix abordables ».

Car la Plaine c’est aussi ça, un lieu où le tout Marseille se mêle et que « certains aimeraient bien voir monter en gamme » selon Pierre Garcia, le vice-président de l’Association des commerçants, artisans et riverains de la Plaine (ADCARP). Il nous reçoit au premier étage de Chez Ida, le restaurant qu’il tient depuis 25 ans avec sa femme. Freiné par des béquilles et une jambe douloureuse qui l’empêche de marcher, il est exaspéré : « Ils veulent remplacer les quartiers populaires par du haut de gamme. Mais c’est Marseille ! C’est la ville la plus pauvre de France, ils imaginent quoi ?! Ici on vit avec nos communautés, nos pauvres, nos riches et ça se passe bien ! »

En fermant le marché, en empêchant les voitures de se garer sur la place « il n’y a plus de clients » confie Robert, boucher dans une rue perpendiculaire. « Et le plus difficile, c’est pour le boucher hallal en face » car les jours de marché, « il faisait le plus gros de son chiffre d’affaire avec les gens qui descendaient en centre-ville depuis les quartiers plus populaires ».

Et Lisa, qui travaille à la pharmacie, de surenchérir : Ici il y a « principalement des commerces de passage. Avec la fin du marché on a vu une forte baisse du nombre de clients ».

Pourtant, selon Pierre Garcia « il suffirait de pas grand-chose pour que ça se passe bien ». Le problème c’est qu’il n’y « a eu qu’un semblant de concertation. Un cahier des charges a été défini ». Mais « rien de tout ça n’a été respecté ». Avec l’impossibilité de se garer, et l’arrêt du marché, il a constaté « 30 à 70% de pertes chez les commerçants depuis le début des travaux ». Les boutiquiers, contrairement aux forains, qui ont bloqué la ville pour se faire relocaliser sur différents marchés, n’ont pas la même force de frappe. Eux « ne peuvent pas mener d’action de front » car ils « travaillent toute la journée ». Il en résulte que « certains cafés ont déjà dû se séparer de serveurs » alors que les travaux ont commencé il y a moins d’un mois.  Selon lui « il n’y aura bientôt plus de possibilité de faire des courses dans le quartier. Plus de marché, les commerçants vont mettre la clé sous la porte. Alors il va falloir aller au supermarché…»

En quittant Chez Ida, on souhaite un bon rétablissement à Pierre Garcia. Lui nous répond, dans un sourire : « Ma jambe, c’est comme la plaine, c’est trop compliqué !»

Yoram Melloul