En Beauce, la vie sous terre se meurt

La faune souterraine subit les effets dévastateurs de l'activité humaine depuis plusieurs dizaines d'années. Plus menacée que jamais, ces espèces disparaissent peu à peu. Dans la région de la Beauce, agriculteurs et chercheurs sont les premiers à observer cette destruction des sols.

Ils sont généralement invisibles et inaudibles. Bien souvent oubliés , ils représentent pourtant un quart de la vie sur Terre et vivent sous nos pieds. Ils ? Ce sont les individus de la faune souterraine. Des bactéries aux fourmis en passant par les taupes, ils représentent un monde foisonnant et pourtant méconnu. Dans son dernier rapport de 2018, la fondation WWF — fonds mondial pour la nature — a alerté sur les menaces pesant sur la “biodiversité des sols”. Une détérioration du monde souterrain à laquelle la France n’échappe pas. Dans la grande région naturelle qu’est la Beauce, surnommée “le grenier de la France”, le constat est clair: la vie souterraine se meurt.

La Beauce, un “laboratoire pour observer la dégradation de la faune souterraine

La Beauce, c’est surtout de grandes plaines céréalières, avec une agriculture intensive et monoculturelle, explique Mickaël Hedde, chargé de recherche sur la biodiversité des sols à l’INRA de Montpellier. Les sols y sont particulièrement travaillés, labourés, et chargés en produits phytosanitaires. C’est un bon laboratoire pour observer la dégradation de la faune souterraine

Les plaines de la Beauce — ©Pinterest

Avec ses cultures céréalières et ses élevages bovins répartis sur près de 600 000 hectares, et couvrant cinq départements (l’Essonne, l’Eure-et-Loire, le Loir‐et‐Cher, le Loiret et les Yvelines), la Beauce est le symbole d’une agriculture mécanisée, en place depuis plusieurs dizaines d’années. Les chercheurs de l’Inra Dijon ont constaté que ses plaines témoignaient d’une activité microbienne des sols parmi les plus faibles du territoire métropolitain. “Si on prend la biodiversité dans son ensemble, il y a un effondrement des communautés d’individus dans la zone beauceronne. Concrètement, si on prend le cas des vers de terre. Dans une culture peu intensive, avec peu de retournement de la terre, il va y avoir jusqu’à 800 vers de terre par mètre carré. En Beauce, comme les cultures sont intensives, il n’y en a plus que 100″, analyse Mickaël Hedde.

 

Une terre qui vit, c’est un sol qui résiste”

Pourtant, l’activité microbienne est indispensable. Sans elle, les sols beaucerons sont moins productifs et plus vulnérables aux épisodes climatiques. En quelques années et sous l’impact de la mécanisation de l’agriculture, les individus souterrains ont en grande partie été décimés. “Aujourd’hui, la biodiversité de nos sols n’a jamais été aussi faible, estime Mickaël Hedde. Les indicateurs montrent que l’on est descendu très bas. Les bactéries en profondeur sont détruites par les engrais chimiques, et les espèces plus imposantes, présentes en surface comme les fourmis, les vers de terre ou même les taupes, subissent les effets du labourage intensif.

Cette extinction de la vie souterraine a un impact direct sur l’agriculture locale. Lydia Bourguignon, spécialiste de la biodiversité des sols, affirme qu’une “faune souterraine foisonnante permet notamment un meilleur rendement, une meilleure aération des terres et une plus grande perméabilité face aux intempéries”. Les microorganismes, responsables de la bonne porosité des sols, permettent à ces derniers d’être plus résistants à l’érosion et aux pluies importantes. “On l’a encore vu cet été en périphérie de Paris. Quand les terres sont imperméables, elles rejettent l’eau et ça entraine des inondations dévastatrices”.

Un constat partagé par Yves Gauthier, céréalier implanté à 20 kilomètres au sud de Chartres et qui a mis en place une agriculture dite de “conservation des sols”. ”

“Dès qu’ils sont récoltés, je recouvre mes sols afin de les rendre vivants. Comme je ne laboure plus, j’ai pu observer une croissance très importante du nombre d’individus. J’ai plus de limaces, plus de vers de terre. Et puis à force de les travailler intensivement, nos sols s’affaissent et s’érodent. En 40 ans, mon sol s’est affaissé de près de 20 centimètres. Une terre qui vit, c’est un sol qui résiste”, Yves Gauthier, céréalier dans la Beauce.

 

Vers une fin définitive de la faune souterraine ?

Si ces communautés souterraines sont en proie à des menaces réelles, et ce à l’échelle de la planète (cf. rapport WWF), les scientifiques de l’Inra s’accordent à dire que cela n’est pas irréversible.  “En Beauce, les sols ne sont pas morts, mais il faut changer les mentalités. Éviter le labourage intensif. On a remarqué qu’en modifiant légèrement les techniques de labourage — en retournant la terre moins en profondeur —, on pouvait gagner 2 tonnes de carbones vivants par hectare. C’est un progrès significatif”, affirme Mickaël Hedde. Un problème subsiste néanmoins: le manque de solutions alternatives. Opter pour l’agriculture biologique revient à choisir de labourer plus intensément ses terres, et donc de détruire la biodiversité par le retournement. À l’inverse, écarter le labour se fait nécessairement au profit d’une utilisation plus importante d’engrais chimiques. “On doit mettre en place des stratégies globales, utiliser des fermiers, des produits de compostage et diminuer les labours intensifs en profondeur. Il faut trouver des compromis”.

Laurent Gasnier, président de l’association Hommes et Territoires, et céréalier sur la Petite Beauce, a fait le choix d’une agriculture dite “conventionnelle”. “Je suis dans le compromis entre les produits phytosanitaires et le travail de la terre. Je ne laboure plus qu’une année sur trois, pour implanter mes graines. Le résultat est visible. On peut voir l’activité sous nos yeux. Mais il est compliqué de se défaire totalement soit des engrais chimiques, soit du labourage. Dans tous les cas, l’unique solution, c’est de remettre le sol au cœur des pratiques agricoles.