Prix littéraires : les imprimeries en effervescence

Auteurs et maisons d’édition ne sont pas seuls à garder un œil sur les récompenses littéraires de l’automne. Elles sont une aubaine pour les imprimeries élues, qui tournent à plein régime.

Les rotatives sont prêtes à être activées. Il est 13h28 ce 7 novembre et à Lonrai, dans l’Orne, l’imprimerie Normandie Roto est à l’arrêt. Tous les techniciens, comme des sportifs dans les starting-blocks, jambes pliées et prêts à bondir, attendent le verdict pour enclencher les machines vidées des autres manuscrits. 13h30, on se réjouit dans la maison ornaise quand la décision tombe : le prix Goncourt est décerné à Leurs enfants après eux, le roman de Nicolas Mathieu dont ils ont la charge. Immédiatement, les rotatives se mettent en branle et ne s’arrêteront plus pendant six jours.

Le défi est de taille : produire 70 000 exemplaires dès le lendemain, pour être sûr d’atteindre lundi l’objectif de 250 000 livres demandés par la maison d’édition Actes Sud. Une grosse commande – astronomique même quand on sait que le tirage moyen d’un livre en France se situe autour des 5 000 exemplaires – attendue avec impatience dans les imprimeries. A partir de septembre, on suit les premières sélections, on formule différents scénarios à la machine à café et on branche la radio tous les midis, dans la dernière ligne droite, pour évaluer les chances de ses poulains.

« Se maintenir à flot »

« Les prix littéraires sont toujours une grande fête chez nous », assure Arnaud Barbeau, directeur de production à Normandie Roto. Le prix Goncourt, parmi toutes les récompenses décernées entre octobre et novembre, est le plus prestigieux et l’entreprise ornaise a le privilège de l’imprimer pour la quatrième année consécutive. « Que ce soit dans les ateliers ou dans les bureaux, tout le monde sautait de joie quand on l’a eu, raconte le responsable. Il y a même des gens des équipes de nuit qui sont venus nous voir l’après-midi pour partager notre engouement. »

En octobre déjà, c’était leur imprimerie qui tirait, à 50 000 exemplaires cette fois, le roman primé par l’Académie française, L’Eté des quatre rois (Plon) de Camille Pascal. Des annonces qui sont les « bienvenues dans toutes les imprimeries pendant cette période plus calme en termes de nouveautés » située entre la rentrée littéraire et les fêtes de Noël, souligne Bernie Louveau, directrice de production de l’imprimerie Floch en Mayenne, qui tire cette année le Femina (Le Lambeau de Philippe Lançon, chez Gallimard), le Femina essai (Gaspard de la nuit, d’Elisabeth de Fontenay, chez Stock) et une petite partie du Goncourt. « Les prix nous permettent de nous maintenir à flot. Sans eux, la charge serait faible et plusieurs machines resteraient inutilisées », confirme Arnaud Barbeau.

Bandeaux et intérimaires

Obtenir l’impression d’un prix est surtout un « challenge », rappelle le directeur de production de Normandie Roto. « Pour être capable de livrer 70 000 livres bandés la veille pour le lendemain, on mobilise tout le monde », s’exclame-t-il. Qui dit prix littéraire, dit en effet impression et mise en place de milliers de ces bandeaux rouges indiquant, en tête de gondole dans les librairies, la distinction de l’auteur. Dans la maison ornaise, une quarantaine d’intérimaires ont été embauchés suite à l’annonce du Goncourt, presque exclusivement pour la pose des bandeaux. Pendant toute la nuit du 8 au 9 novembre, on imprime, on coupe, on insère sur la couverture du roman. 250 à 350 bandes posées à l’heure par employé.

« Cette activité flash implique une logistique plus importante et mobilise plus de ressources qu’en temps normal », expose Bernie Louveau. Pour la plupart des employés de l’imprimerie Floch, période de prix rime avec heures supplémentaires. « Certains salariés peuvent aussi être amenés à travailler six jours au lieu de cinq pour que l’imprimerie rentre dans les délais », ajoute la directrice de production.

Cette pression demande une très grande organisation en amont, notamment pour décaler les impressions des ouvrages non primés sans pour autant desservir les maisons d’éditions. « Hors de question que cela soit la double peine pour nos clients éditeurs qui n’ont pas reçu de prix », insiste Bernie Louveau. Une organisation difficile à tenir pour les plus petites structures, comme l’imprimerie de Laballery située à Clamecy dans la Nièvre.

Initialement, c’était elle qui tirait les exemplaires du Sillon (Le Tripode) de Valérie Manteau. « Nous avons eu la bonne surprise de le voir primé au Renaudot, alors qu’il ne figurait même plus dans la liste des livres en lice », s’enthousiasme Hubert Pédurand, directeur général de Laballery. L’impression a été immédiatement transférée à sa filiale en Mayenne Floch, dont il est devenu le président en 2016. « Là-bas, nous ferons en trois jours ce que nous n’aurions pu faire qu’en six à Clamecy », souligne-t-il.

Reste encore à connaître les ouvrages lauréats du prix Interallié (14 novembre) et du Goncourt des lycéens (15 novembre). Et Hubert Pédurand croit savoir que son imprimerie a, dans ces dernières échéances, encore quelques cartes à jouer.