À la rencontre de ces maires ruraux qui veulent rempiler

Selon une étude de l’Association des maires ruraux de France (AMRF), six maires ruraux sur 10 ne se représenteraient pas si l’élection avait lieu aujourd’hui. La souffrance de ces élus est bien connue : 386 ont démissionné depuis l’élection d’Emmanuel Macron. Néanmoins, 40 % des maires sondés disent avoir l’intention de se représenter. Deux édiles racontent ce qui les motive à se relancer dans la course en 2020, malgré les difficultés.

Ils dénoncent la toute-puissance des intercommunalités, les contraintes budgétaires ou encore le difficile équilibre entre vie d’élu et vie personnelle… Dans un sondage publié le 16 novembre par l’Association des maires ruraux de France (AMRF), les 1000 maires ayant répondu à l’étude font entendre leur épuisement. À un an et demi des élections municipales, peu d’élus ont officialisé leur nouvelle candidature. Mais l’enquête indique que si le scrutin avait lieu aujourd’hui, six édiles sur dix ne seraient pas candidats à leur propre succession. Pourtant, malgré les difficultés soulevées, 40 % des sondés se disent prêts à reprendre le flambeau en 2020.

Maire rural, “c’est du 24 heures sur 24”

Pour Jean-François Lemesle, maire divers droite de Cliponville, commune de 290 âmes située en Seine-Maritime, l’envie de se lancer dans un deuxième mandat est bel et bien là. En 2020, ce retraité de la fonction publique se représentera dans sa commune pour continuer à assurer “cette mission de maire, certes très éprouvante, mais très belle : je veux défendre ma commune, la démocratie, la ruralité.” Une chose inquiète l’édile de 62 ans : les volontaires pour administrer les communes rurales sont de plus en plus rares. “Cela fait 30 ans que j’habite à Cliponville : avant, il y avait sept ou huit listes en lice aux élections municipales. En 2014, il n’y avait qu’une seule liste candidate : la mienne.” Pour 2020, pourrait-il y avoir d’autres listes candidates ? “On n’est pas à l’abri d’une surprise”, répond-t-il, prudent.

Et pour cause : le travail de maire en territoire rural est très prenant. “On est sollicité 24 heures sur 24 : je ne sais pas comment font les maires qui ont un emploi à côté, souligne Jean-François Lemesle. Je travaille 25 à 30 heures par semaine : il faut se rendre aux réunions du conseil municipal, de l’intercommunalité. Être disponible tout le temps — pour calmer des conflits de voisinage ou quand, à 2 heures du matin, on vous appelle parce que du bétail s’est échappé.” Le maire est là pour éviter que ce genre de situation ne dégénère ou prenne des proportions plus importantes : “Grâce à cette proximité, on fait en quelque sorte de la médecine préventive. Sans cela, la ruralité devient un grand désert”, conclut Jean-François Lemesle.

Même constat pour Isabelle Robert, maire divers droite de la commune de Jaillans, dans la Drôme, 896 habitants au compteur. Cette quinquagénaire, qui travaille à plein temps en parallèle de ses fonctions de maire, assure “avoir envie de repartir” pour un troisième mandat en 2020 malgré son emploi du temps très chargé, la semaine comme le week-end. “Aujourd’hui, la mairie est ma priorité — mes enfants ont grandi, je fais mon travail d’assistante de direction correctement en parallèle.” Néanmoins, l’édile estime pour l’heure “à 80 %” ses chances de rempiler pour un troisième mandat. “Je déciderai à l’été 2019 : je verrai si j’en ai toujours l’énergie et les capacités”. Car la fonction “n’est pas toujours facile. Quand il y a un décès accidentel, les gendarmes me contactent pour les accompagner voir la famille — ce fut le cas l’an passé lorsqu’un habitant s’est suicidé. Il m’est aussi arrivé d’avoir des gens qui sonnent chez moi le soir parce que leur chien s’est échappé ou de faire une nuit blanche parce que j’ai été appelée pour une dispute conjugale… Parfois il y a des moments de lassitude, une grande fatigue physique. Au début, on n’imagine pas les sacrifices, l’ampleur de la tâche.”

Mais Isabelle Robert apprécie le rôle humain de la fonction : “Le maire tient un rôle de confident, d’assistant social parfois. Il n’y a plus de prêtres dans les villages, alors on vient voir Madame la Maire. Les gens me racontent des choses très intimes : c’est un témoignage de confiance qui me touche énormément.”

“La commune est une richesse à sauvegarder”

Pour ces deux maires ruraux, se représenter ou envisager de se représenter est aussi une façon de résister. Selon eux, les communes sont menacées de disparition face aux mastodontes “régions” et “métropoles”… en commençant par des transferts de compétences de plus en plus importants.

À Jaillans, Isabelle Robert cite le cas “de l’eau et de l’assainissement”, compétences transférées à l’intercommunalité. Une annonce qui “a fait bondir” la maire. Par ailleurs, les dotations de sa commune ont été divisées par trois en six ans, passant de 75 000 euros à 25 000 euros. “Les investissements sont en berne. On fera comment si ça continue comme ça ? S’il n’y a plus de maire, vers qui les habitants doivent-ils se tourner en cas de problème ? Vers les régions ?” Irréaliste selon Isabelle Robert : “Le citoyen rural se retrouve de plus en plus isolé.”

Jean-François Lemesle abonde. Il évoque les services publics menacés dans les communes rurales, citant l’école de son village, qu’il parvient “à sauver”… pour le moment. Car depuis la création d’un regroupement pédagogique intercommunal par la communauté de communes, 66 % des enfants de Cliponville ont dû quitter l’école municipale. Il s’est renseigné : si l’établissement venait à fermer, les élèves qui y sont scolarisés n’auraient pas l’assurance de pouvoir s’inscrire ailleurs. Le maire déplore cet affaiblissement des communes, qui a pour but d’aboutir à leur suppression selon lui. “La commune est une richesse à sauvegarder : c’est la base de la démocratie, le premier lien à la République. On entend souvent que 36 000 communes en France, c’est beaucoup trop : mais en souhaitant la fin des communes et en se dirigeant vers les grosses métropoles, on massacre cette diversité, ce trésor ! On ne peut pas créer les métropoles de la ruralité !”

Comme Isabelle Robert à Jaillans, Jean-François Lemesle dénonce une chute drastique des dotations de sa commune pour l’année 2018 après avoir rejoint la Communauté de communes de Caux Vallée de Seine. “- 31% par rapport à 2017 ! Comme tous mes collègues, je ne m’y attendais pas. Mais hors de question d’augmenter les impôts pour le moment : beaucoup d’habitants de Cliponville ont peu de pouvoir d’achat, nous avons des retraités qui ont à peine 800 euros par mois pour vivre !” Alors, la commune normande a dû couper ses investissements ou supprimer certains services comme la dératisation ou la destruction de nids de guêpes et de frelons. “Ce sont les habitants qui ont ces interventions en charge désormais”, souligne le maire.

“On ne peut pas être les premiers à s’effondrer”

Isabelle Robert le reconnaît : les maires ruraux sont fatigués. Mais, avance-t-elle, “on nous pousse à bout, comme si on voulait nous faire dire qu’on a envie de démissionner, comme si c’était un moyen d’arriver à supprimer les communes. Il faut que nous, maires ruraux, restions mobilisés et motivés, même si c’est dur. On ne peut pas être les premiers à s’effondrer.”

Jean-François Lemesle reconnaît le découragement de certains de ses collègues : “Quand on se retrouve aux assemblées de communautés de communes où il y a 75 personnes, le dialogue et le débat ne sont pas toujours évidents. Il y a de moins en moins de reconnaissance des services de l’État : on n’a plus la place qu’on avait. Ça finit par décourager les élus, notamment ceux qui travaillent bénévolement.” Et ils sont nombreux dans les communes rurales. Alors Jean-François Lemesle, en tant que président des maires ruraux de Seine-Maritime, s’applique à motiver ses homologues — normands ou non — qui envisagent de jeter l’éponge en 2020 : “Toute mon énergie va se concentrer pour motiver mes collègues à se représenter ou alors à trouver un remplaçant. Résistons, prouvons que nous existons !”, conclut-il. Un message qu’il entend bien diffuser auprès de ses confrères ruraux ce mardi au Congrès des Maires de France.

Fusionner les communes, solution à la souffrance des maires?
Pour remédier aux coupes budgétaires et à la fatigue des élus, certaines communes rurales misent sur la fusion. C’est le cas de la commune nouvelle de Vire-Normandie, dans le Calvados, qui a fusionné huit villes dont la population allait de 100 à 11 000 habitants.  Marc Andreu Sabater est le maire LREM de cette ville de 18 000 habitants et travaille main dans la main avec les édiles originels des sept autres communes. S’il reconnaît les nombreuses difficultés auxquelles les maires ruraux font face, l’élu affirme que cela a permis de redynamiser le territoire. “Dans un territoire comme le nôtre, avec la proximité de Caen et Rennes, il faut enclencher une nouvelle dynamique si on veut exister. Sans la fusion des communes, nous aurions perdu 3,5 millions d’euros de dotations : c’est colossal. Par exemple, nous n’aurions pas pu faire des travaux de modernisation ou financer notre transition écologique avec notre parc de voitures électriques. Grâce à la nouvelle commune, nos investissements totaux s’élèvent à 28 millions d’euros sur trois ans : sans la fusion, on aurait investi moitié moins.” Selon ce maire, cette nouvelle organisation permet de décharger les épaules des maires ruraux : “Les élus locaux sont au front en permanence : pour reprendre l’expression de Gérard Larcher, président du Sénat, on est à portée d’engueulade. On est confrontés à des citoyens mécontents, dans une société en souffrance. Dans la commune nouvelle, on met les moyens en commun : en s’appuyant sur le collectif, on a moins de pression sur les épaules, on gère mieux les difficultés.” Si certaines petites communes pouvaient avoir “la crainte d’être phagocytées par la grande ville” de Vire, Marc Anbreu Sabater assure que ce n’est pas le cas : “Les maires des sept autres communes continuent à gérer leur commune comme avant, et ont en charge des dossiers qui ont une certaine ampleur et qu’ils n’auraient jamais traité auparavant.” Marc Andreu Sabater se dit prêt à briguer un nouveau mandat en 2020 : “Je souhaiterais qu’on reparte tous ensemble, avec les sept autres édiles. Mais cela dépend de l’avis de mes collègues : ce sera une décision collective.”