Chômage : la double‐peine des femmes handicapées

Victimes de stéréotypes et souvent insuffisamment formées, beaucoup de femmes en situation de handicap sont exclues du marché du travail. Une situation que dénonce l'association Femmes pour le dire, Femmes pour agir, alors que se tient la Semaine européenne pour l’emploi des personnes handicapées.

Elles sont victimes de préjugés, d’auto-censure et de harcèlement sexuel… les 5 millions de femmes handicapées peinent à intégrer le monde du travail. Depuis lundi 19 novembre, les organisateurs de la Semaine européenne pour l’emploi des personnes handicapées se penchent sur cette partie de la population, victime d’une véritable “double‐peine”.

  • 22% des femmes handicapées ont un emploi

Les chiffres existent sur le chômage des femmes et sur le chômage des handicapés. Mais rien de précis sur les femmes handicapées : un constat que déplore Claire Desaint, vice‐présidente de Femmes pour le dire, Femmes pour agir (FDFA). Son association estime que “seulement 22% des femmes handicapées travaillent”.

Un chiffre que juge crédible Christine Naschberger, chercheuse en ressources humaines à Audencia, spécialiste des questions de diversité et d’inclusion : “Une femme handicapée est à l’intersection entre les discriminations faites aux femmes et celles faites aux personnes handicapées. Alors que les personnes handicapées sont déjà deux fois plus au chômage que le reste de la population.”

D’après Claire Desaint, “en France, les politiques de handicap ne prennent pas en compte les questions de genre, et les politiques de lutte pour l’égalité entre les genres ne prennent pas en compte le handicap.

Les entreprises non plus ne font pas attention à cette question de genre, quand elles recrutent des personnes en situation de handicap. “Elles n’ont pas du tout ce regard”, appuie Claire Desaint.

Elle décrit une véritable “cage de verre”, version étendue du “plafond de verre” théorisé par les mouvements féministes, selon lequel dans les entreprises, une femme ne peut pas facilement dépasser un certain rang dans la hiérarchie. “La cage de verre, c’est non seulement le plafond qui empêche de grimper mais aussi les murs tout autour qui cloisonnent la femme handicapée, envoyée dans très peu de filières”. Elle cite, pêle‐mêle, la couture, le massage, les soins à la personne… Et la comptabilité “parce qu’on suppose qu’une femme en fauteuil roulant, il vaut mieux la laisser toute la journée devant un ordinateur.”

Une fois que le pied est mis dans l’entreprise, une femme handicapée n’est pas certaine de pouvoir travailler normalement pour autant. 43% des femmes handicapées qui travaillent le font à temps partiel : elles obtiennent alors de maigres retraites. Pour elles, le harcèlement sexuel est courant : “Comme elles ont plus de mal à obtenir du travail que les autres, les femmes handicapées vont se laisser faire, par peur de perdre leur emploi, de ne pas être promues…”, dénonce Claire Desaint.

  • Un combat commencé avec des années de retard

Plusieurs phénomènes l’expliquent.

D’abord, le manque de formation. “Certains parents n’envoient pas leurs filles handicapées dans les institutions où elles pourraient être formées parce qu’ils ont peur qu’elles soient victimes de violences”, selon Claire Desaint. “Par conséquent, beaucoup de femmes ont très peu de formations qualifiantes.

Un constat qu’appuie Christine Naschberger : “Une femme, à cause de son éducation, risque de se dire qu’elle ne va pas réussir à faire de grandes études. Une femme handicapée, à cause de son handicap, va encore plus se dire qu’elle ne va pas y arriver. Donc elle va s’auto-censurer. Et sa famille ne va pas l’inciter à aller plus loin dans ses études.”

Puis place aux stéréotypes : “On imagine souvent qu’une femme qui ne travaille pas, ce n’est pas grave : elle sera protégée par son conjoint, sa famille…”, raconte Claire Desaint. D’où un manque d’efforts sur l’insertion professionnelle des jeunes femmes handicapées, alors que les hommes seront bien plus incités par leur entourage à se former et à trouver un emploi.

Autre conséquence des stéréotypes dans les entreprises relevée par Claire Desaint : “Les collègues femmes d’un homme handicapé vont être incitées à le prendre en charge, parce qu’il y a une injonction de la société auprès des femmes pour qu’elles aident les hommes.” Par contre, une femme handicapée dans une équipe de personnes valides sera moins épaulée, regrette‐t‐elle.

Surtout, les discriminations envers les femmes handicapées sont élevées à cause du manque de prise de conscience du problème. “Les stéréotypes auxquels sont confrontés les femmes handicapées sont finalement les mêmes que les stéréotypes auxquels sont confrontés les autres femmes, mais en pire !, clame la vice‐présidente de FDFA, Mais ils sont combattus avec des années de retard !” Son association existe depuis 2003 : elle est la seule à lutter sur la question spécifique des femmes handicapées.  “Il n’y a pas assez d’études sur ce thème”, reconnaît Christine Naschberger. “Si on connaît mieux cette population, on pourra proposer plus de mesures concrètes pour aider ces femmes.

  • Vers de nouveaux quotas ?

Pour Claire Desaint, il faut creuser plusieurs pistes : campagnes de sensibilisation auprès des entreprises, promotion de modèles de femmes handicapées qui réussissent leur carrière auprès des concernées… Et pourquoi pas une prise en compte des femmes dans les seuils légaux d’embauche des personnes handicapées. En France, à partir de 20 employés, une entreprise doit recruter 6% de personnes en situation de handicap. “Nous souhaitons que soit prise en compte, dans cette obligation légale, la question du genre”, explique Claire Desaint, pas opposée à un système où 3% des employés doivent être des femmes handicapées.

Christine Naschberger n’a pas une opinion tranchée sur l’efficacité des quotas : “Près d’une entreprise sur deux paie actuellement l’amende, au lieu d’embaucher 6% de personnes handicapées. Et c’est parfois difficile pour les petites entreprises de répondre à cette exigence, quand il manque de personnes dotées des bonnes formations dans leur secteur.” C’est la formation qui, selon elle, est le véritable frein à l’embauche des femmes handicapées. “L’auto-censure et la pression des familles sont telles qu’elles ne vont pas assez loin dans leurs études.

Sophie Cluzel, la secrétaire d’Etat chargée des personnes handicapées, a justement annoncé lundi matin qu’elle demanderait que, désormais, toutes les données concernant le handicap prennent en compte le genre des personnes. Un nouveau pas, peut‐être, pour résorber cette inégalité.