Mayotte : ces autres gilets jaunes

A Mayotte les habitants n'ont pas attendu le 17 novembre pour porter des gilets jaunes. Mais contrairement à la métropole, on ne porte pas un gilet jaune pour exprimer son mécontentement contre le gouvernement et la hausse des prix du carburant. Non, on le porte pour signifier qu'on fait partie d'un groupe qui patrouillent dans les villages pour lutter contre la délinquance.

Le soir, sur les ronds-points ou le bord des routes mahoraises, vêtus de leur gilets jaunes ou orange, femmes et hommes de tout âge patrouillent par petits groupes. Présents depuis fin mars, ils ne protestent pas comme leurs homologues métropolitains ou réunionnais contre la hausse du prix des carburants mais occupent l’espace pour prévenir et lutter contre la délinquance, très conséquente dans le 101e département français. « On patrouille tous les jours, nous explique, déterminé, Elamine Abdallah, directeur de l’association gérant les gilets jaunes du village de Majicavo-Koropa. On a un peu moins de personnes qu’au début de notre action mais on continue ». Les premiers gilets jaunes sont apparus suite à la grève générale de février-mars dans le département dont une des principales revendications étaient l’augmentation du nombre de forces de l’ordre.

Ils se passent parfois de la police

Les forces de l’ordre étant en sous-effectif sur le territoire, ce sont les habitants qui ont repris en partie le travail de sécurisation. Mais pas n’importe quels habitants. Majoritairement des personnes en situation irrégulière, souvent pointées du doigt comme responsables de cette délinquance. Pour Elamine Abdallah, ils constituent 80% des membres de son association. Ces patrouilles sont possibles grâce notamment à un élément juridique : l’article 75 du code de procédure pénale qui permet à tout individu d’appréhender l’auteur d’un crime ou d’un délit punissable d’une peine d’emprisonnement. Ils leur arrivent quasiment chaque jour de stopper ou d’arrêter quelqu’un. S’ils le jugent nécessaires, les gilets jaunes appellent alors la police. Ils décident parfois eux-mêmes de peines à donner ‑petites amendes, ramassage des papiers de la place du village. Une pratique totalement illégale. Pour la première fois, le 17 octobre dernier, deux gilets jaunes ont été condamnés pour agressions à 6 mois de prison avec sursis. Ils ont fait appel.

Depuis le début de leur action, une bonne partie de la population voit des changements réels. Possible maintenant sans prendre trop de risques de sortir avec son téléphone en main ou en soirée à Kawéni, zone industrielle surmontée d’un immense bidonville, là où sont apparus les premiers gilets jaunes. Dans ce même Kawéni, preuve de leur intégration dans le paysage social, ils étaient là pour sécuriser la rentrée scolaire en août dernier aux côtés des forces de l’ordre.

L’Etat entre deux chaises

Toutefois comme les gilets jaunes du 17 novembre, le mouvement mahorais attend beaucoup de l’Etat. Alors qu’ils ont toujours effectué ces patrouilles bénévolement, qu’Elamine Abdallah considère comme devant normalement être le travail de la police ou de la gendarmerie, ils réclament maintenant une aide financière de l’Etat pour que cela devienne un « travail intégrateur » pour les immigrés l’effectuant. Et que ceux-ci aient une « garantie » de ne pas être interpellés et renvoyés aux Comores.

Une demande qu’a toujours refusée la préfecture. Mais cette dernière n’a jamais condamné les gilets jaunes et dialogue régulièrement avec eux. L’Etat voit tout comme les forces de l’ordre les apports des gilets jaunes mais essaye tout de même de contrôler et limiter leurs actions pour que ces comités ne se transforment pas en milices. Une accusation souvent formulée par Estelle Youssouffa, une des porte-parole du collectif ayant organisé la grève générale du début d’année dans le département et fortement opposée à ce que des étrangers en situation irrégulière fassent ce travail régalien qui est celui de la police et de la gendarmerie.