A Barbès, la possible verbalisation des vendeurs de cigarettes à la sauvette laisse perplexe

Un amendement discuté ce jeudi à l'Assemblée nationale propose de verbaliser acheteurs et vendeurs de cigarettes de contrebande. Mais à Barbès, lieu phare de la vente à la sauvette à Paris, la mesure peine à convaincre.

Le mercredi, c’est jour de marché à Barbès. En sortant du métro, le quartier est noir de monde et au milieu des passants et des vendeurs on entend les “Marlboro, Marlboro”, bien connus des habitués. Dans une rue parallèle, c’est un ballet incessant de vendeurs de cigarettes à la sauvette, dans l’indifférence générale. Un homme d’une cinquantaine d’années, veste en cuir marron, s’avance vers l’un d’entre eux, billet de 5 euros en main. En quelques secondes, la transaction est conclue : l’homme fourre un petit paquet rouge et blanc dans sa veste et repart d’un pas pressé.

Une scène du quotidien à Barbès, devenu l’un des points centraux de la revente de cigarettes de contrebande… mais qui pourrait s’avérer plus difficile dans les mois à venir. Et pour cause : l’Assemblée nationale discute ce jeudi un amendement visant à verbaliser les revendeurs de cigarettes à la sauvette, ainsi que leurs clients. Une mesure dissuasive soutenue par les buralistes mécontents. Légalement, ce sont eux qui ont le monopole de la vente de tabac. Or, avec les ventes en contrebande, les recettes des bureaux de tabac en prennent un coup, explique Philippe Coy, président de la confédération des buralistes. Il faut dire qu’un paquet vendu 5 euros à Barbès se trouve à en moyenne 8 euros chez un buraliste. Chez les industriels, on se réjouit aussi de cette initiative politique. Clémence Rouquette, responsable des affaires publiques du groupe Seita, aimerait même aller plus loin : “Ce qu’il faut, c’est une véritable sensibilisation des consommateurs sur le danger de ces cigarettes de contrebande”.

L’indifférence des revendeurs

Mais sur le terrain, au cœur du trafic, l’heure est plutôt à l’indifférence et à la résignation. En poste sous le pont du métro, juste devant la station Barbès‐Rochechouart, deux policiers expriment leur lassitude. L’un marmonne que verbaliser acheteurs et revendeurs n’a “aucun intérêt”. Son collègue complète : difficile de mettre des amendes aux revendeurs puisqu’il est “impossible de les identifier”. La plupart sont en effet sans‐papiers. C’est le cas d’Imad. Arrivé de Tunisie il y a 18 ans, vendre des cigarettes lui permet de se nourrir et payer son loyer. Il l’affirme : la menace d’une amende ne l’empêchera pas de continuer son activité. “Qu’ils me mettent 20 000 ou 30 000 euros ! Je ne les recevrai jamais, parce qu’ils ne savent pas qui je suis”. À ses côtés, un autre Tunisien, en France depuis cinq ans, affirme ne pas avoir le choix. “Je n’ai pas de situation sociale, pas de papiers donc je ne peux pas travailler. Je préfère vendre des Marlboro plutôt que du shit ou de la coke, alors que ça rapporte bien plus.” Lui dit gagner entre 25 et 30 euros par jour et payer un loyer de 700 euros mensuels.

Ce matin, Imad et son collègue sont accompagnés par au moins quatre autres revendeurs. Le système de vente est bien rôdé : ils se relaient sans cesse sur les points de vente. Certains en font le tour, cartouche sous le bras, pour ravitailler les receleurs tandis que d’autres prennent une pause café en pleine rue. Une agitation qui pourrait gêner les commerçants… Lorsque l’on évoque le sujet dans les boutiques et cafés alentour, la crispation est palpable. Samira*, commerçante à deux pas de la station de métro, boulevard de la Chapelle, parle d’une activité “devenue normale”. Même si elle n’est pas dérangée dans son travail, elle souligne que la présence des vendeurs dans la rue peut rendre la circulation compliquée.

“Les revendeurs sont en bas du système pyramidal”

Et c’est précisément ce qui dérange le plus les riverains. Si les revendeurs ne sont pas agressifs ou violents, leur insistance à la sortie du métro et dans les rues créent des embouteillages qui ralentissent les passants, explique Jean‐Raphaël Bourge, président de l’association de riverains Action Barbès. “Les vendeurs font une sorte de barrage, de filet à la sortie du métro pour proposer des cigarettes aux voyageurs. Le problème, c’est que cela rend la circulation difficile et favorise l’action des pickpockets”. S’il reconnaît que la verbalisation des vendeurs et acheteurs pourrait permettre de “lutter contre cette occupation abusive de l’espace public”, Jean‐Raphaël Bourge se dit “dubitatif”. Il estime que les autorités devraient directement s’attaquer au réseau qui régit le trafic : “Même si ça ne les absout pas, les revendeurs sont en bas du système pyramidal, ils ne touchent pratiquement rien. Ils sont les benêts de ce système mafieux.”