Le mal‐être des infirmières, des soignantes “bonnes à tout faire”

Fatigue, surmenage, manque de reconnaissance... Les infirmières et infirmiers ont manifesté ce 20 novembre dans toute la France pour dénoncer leurs conditions de travail. Confrontés à des missions multiples, qui dépassent bien souvent le cadre du soin, les infirmiers se sentent dépassés et incompris.

Tous les matins, Claire se lève à 5h30. Le quotidien de cette infirmière libérale à Joinville (Haute‐Marne) ? Parcourir des kilomètres pour soigner, accompagner et écouter les malades. Mais ce 20 novembre 2018, elle ne posera aucun pansement. La soignante fait partie du millier d’infirmières et d’infirmiers — sur les 660000 qui exercent en France — qui ont manifesté, à l’appel de seize organisations syndicales.

Au cœur du problème, constaté par les quelque soixante infirmières amassées à côté du ministère de la Santé à Paris, un décalage entre la théorie et la pratique, entre leurs prérogatives et leurs missions réelles. Blouse bleue sur le dos, Claire laisse éclater sa colère : “En théorie, on nous donne l’ordonnance d’un patient et notre boulot, c’est d’effectuer les soins prescrits. Mais la réalité sur le terrain est bien différente. On court du matin au soir, sans jamais savoir à quelle heure on va pouvoir rentrer chez nous”. Céline, sa collègue, abonde : “Les infirmières ne connaissent pas le principe de la pause déjeuner”.

Claire et Céline, infirmières libérales, ont tenu à participer à la manifestation parisienne ce 20 novembre 2018.

Aller à la boulangerie pour un malade”

Ces aléas quotidiens, les infirmières — qu’elles travaillent à l’hôpital ou en libéral — en ont des dizaines… Constater le décès d’un malade que l’on venait soigner, faire la queue à la pharmacie pour déposer les médicaments chez un patient qui ne peut pas se déplacer, ou plus étonnant, “aller à la boulangerie pour rendre service”, raconte Marion*, infirmière dans les hôpitaux de Paris.

Une infirmière lors de la manifestation du 20 novembre, à Paris

“On comble un vide social”

Agnès, pour qui ce métier était une vocation depuis le collège, ne s’attendait pas à accomplir toutes ces tâches qui n’ont rien à voir avec la sphère médicale. Elle a compris, au fil des tournées, l’étendu de son rôle. “Pour certaines personnes, l’infirmière est le seul contact humain qu’elles ont dans la journée, voire la semaine. Les patients ont besoin de parler. On comble un vide social.”

A cela s’ajoute les nouvelles tâches administratives et un rythme de travail toujours plus effréné, comme le détaille Marion, ci‐dessous :

Des soins prodigués gratuitement 

Si la plupart des infirmières rencontrées insistent sur la fierté qu’elles éprouvent à exercer leur métier, elles déplorent le manque de reconnaissance de la profession et du gouvernement à leur égard. Un manque de considération qui se traduit à la fin du mois, sur leur compte en banque, estiment‐elles. “Des clopinettes, voilà ce que je gagne”, peste Marion. Une infirmière débutante touche en moyenne 1600 euros par mois.

Pour Marie‐Pierre, la situation ne s’améliore pas vraiment avec les années d’expérience. En tant qu’infirmière libérale, elle est rémunérée à l’acte. “Lorsque trois soins sont prescrits à un patient, je suis rémunérée à 100% pour le premier, 50% pour le deuxième, et pas du tout pour le troisième. Il est comme… Offert ! C’est les soldes toute l’année avec les infirmières.” Selon la nomenclature en vigueur, lors d’une visite, l’infirmier est effectivement rémunéré de manière dégressive s’il prodigue plus d’un soin.

Autre “injustice”, selon Marie‐Pierre, le décalage entre les prescriptions et la réalité du terrain. En ce moment, l’infirmière est obligée de passer trois fois par jour chez un patient pour le maintenir en bonne santé. Pourtant, l’ordonnance ne prévoit qu’une seule visite. Ecoutez Marie‐Pierre ci‐dessous :

L’hôpital marche parce qu’on prend sur nous, réagit Marion. On compte sur notre bonne volonté et notre dévouement pour les patients. Ça ne peut plus durer.” Si elle est révoltée, Marion peine à croire que ses revendications seront entendues par la ministre de la Santé, Agnès Buzyn, notamment pour le plan santé 2022. Après 28 ans d’exercice, l’infirmière se dit épuisée “mais ça ne m’empêchera pas de retourner travailler demain, évidemment”, conclut‐elle.

 

* Nom d’emprunt, car cette infirmière hospitalière est soumise au droit de réserve.