Feuilleton Brexit (3/4) : les spermatozoïdes bloqués à la frontière britannique

Alors que Theresa May peine à faire accepter l’accord sur le Brexit au Parlement britannique, un « no-deal » menacerait l’accès aux dons de spermes pour les Britanniques.

Deal or no deal ? Depuis lundi, les députés du Parlement britannique discutent de l’accord du Brexit négocié par la Première ministre Theresa May avec l’UE. Sans l’aval du Parlement, le Brexit pourrait déboucher sur un « no deal », c’est à dire une sortie du Royaume‐Uni de l’UE, sans accord de retrait. La newsroom du CFJ vous propose une série de reportages, toute la semaine, sur les points chauds des discussions. 

Il est 9 heures dans la salle d’attente de la London Sperm Bank. Tony et Hannah attendent leur tour. Ce couple de trentenaires est venu de Watford, dans la banlieue de Londres, pour leur rendez‐vous. Tony est infertile, mais le couple souhaite avoir des enfants. Ils ont choisi le don de sperme. « Je ne voulais pas priver Hannah d’une grossesse », explique Tony. Sur les murs, des affiches colorées incitent aux dons. Comme ce couple, 2 500 hommes et femmes britanniques on recours chaque année à un donneur pour avoir un enfant. Problème : le Royaume‐Uni manque de donneurs, et le Brexit devrait encore compliquer les choses.

Tony et Hannah voudraient un donneur danois. « Je ne sais pas pourquoi, danois c’est bien », se hasarde Hannah, dont les mains s’agitent frénétiquement. Visiblement gênée, le couple tourne autour du pot. Tony avoue finalement. « Un Danois ressemble à un Anglais et puis ils sont plutôt grands là‐bas ». L’allure viking semble convenir à ce grand blond d’1m80. 

« Le Royaume‐Uni dépend du sperme danois : 50% des dons proviennent du Danemark. Cela représentait 3 000 échantillons l’année dernière », explique le Docteur Anita Gour, dans son bureau de la Harley Street Fertility Clinic, situé à quelques dizaines de mètres de la banque de dons. Dans l’imaginaire de beaucoup de couples, les Danois sont grands, beaux, en bonne santé et bien éduqués. Cela tombe plutôt bien, car ce sont aussi les plus grands contributeurs au monde. De quoi compenser la chute du nombre de dons britanniques. Depuis la fin de l’anonymat, voté en 2005, ils sont de moins en moins au Royaume‐Uni. Un divorce sans accord entre Londres et Bruxelles couperait les Britanniques des banques de semences européennes et du précieux sperme danois. 

Trois mois d’attente en plus

Devant l’entrée de la clinique, Dana et Emily fument nerveusement leur cigarette. Ce couple attend ce rendez‐vous depuis longtemps et l’évocation du Brexit n’est pas pour les calmer. « On nous a dit que les temps d’attente seraient plus longs, soupire Dana qui reconnaît avoir voté pour la sortie de l’Union européenne. Je ne pensais pas que ça aurait des conséquences si concrètes dans nos vies. » Trois mois d’attente pour obtenir un échantillon contre une semaine actuellement, c’est ce qui risque de se passer en cas de « no deal » selon le Dr Anita Gour. 

Le Brexit risque aussi d’alourdir la facture. Des formalités administratives supplémentaires coûteront cher aux établissements et donc aux couples demandeurs. Cet aspect inquiète particulièrement Tony et Hannah. Tony est employé dans une banque, Hannah travaille comme infirmière. « Nous ne sommes pas pauvres, reconnaît Hannah, cherchant du regard l’approbation de son mari, mais on ne peut pas dire que nous roulons sur l’or. » Pour eux comme pour d’autres, l’insémination est chère, « la moindre consultation coûte entre 120 et 300 livres (entre 135 et 340 euros) » précise Tony. 

Pour le Docteur Anita Gour, il n’y a pas de doute, une solution sera trouvée mais le Brexit envenime la situation. « Recourir au don de sperme est souvent difficile pour les gens qui le choisissent, explique‐t‐elle. Le Brexit ajoute à l’angoisse. »