Journalistes en zone dangereuse : la réalité des chiffres

Trois journalistes français en zone dangereuse complètent, en racontant leur expérience, les chiffres clefs d'un rapport de Reporters sans frontières sur les journalistes tués cette année.

80 journalistes tués cette année. C’est ce qu’affirme le rapport de Reporters sans frontières, publié le 18 décembre. Le document contient en outre plusieurs données révélatrices de la condition des professionnels de l’information dans le monde. Trois journalistes français, reporters de guerre ou correspondants en zone dangereuse, commentent des chiffres choisis, qui font écho à leur expérience quotidienne.

  • 75 des 80 journalistes tués en 2018 sont des journalistes locaux.

Laurence Geai, photojournaliste de guerre qui a couvert la Syrie en 2014 et l’Irak en 2016  :
“Le journaliste local passe bien plus de temps sur le terrain, il a mathématiquement plus de chances d’être tué. En plus, il est clairement identifié : s’il sort une histoire qui ne plaît pas au gouvernement du pays dans lequel il travaille, il encourt un grand risque. C’est un métier bien plus dangereux que d’être un journaliste de conflit étranger. Le fait de ne rester que d’une semaine à un mois dans un lieu permet une sécurité.”

Arnaud Roiné, photojournaliste qui a suivi l’opération Barkhane au Mali, et a couvert l’Afghanistan de 2009 à 2011  :
“Les reporters étrangers sont beaucoup moins envoyés qu’avant. Avec l’avènement du numérique et l’expansion des agences, on fait plus appel aux gens sur place. Et c’est logique : ils parlent mieux la langue, sont les mieux placés, connaissent la culture et coûtent moins cher, rien qu’en frais de déplacement.”

Alban Alvarez, correspondant en Asie du Sud‐Est et notamment en Inde pour France 24 :
“Les 6 journalistes tués cette année en Inde étaient tous des journalistes locaux, travaillant dans des quotidiens locaux et sur des sujets locaux. Très clairement, ils évoluent dans des régions vraiment dangereuses, et ce sont donc les premières cibles. Ces journalistes doivent faire très attention à ce qu’ils écrivent, c’est pour cela que l’Inde est classée si bas en termes de liberté de la presse [139e sur 180 pays, NDLR].
C’est différent pour les chaînes nationales, qui sont plus libres de traiter n’importe quel sujet, parce qu’elles ne subiront pas les répercussions locales. C’est encore plus vrai pour les chaînes en français, tout simplement parce que c’est une langue très peu parlée par les Indiens.”

 

  • 39% des journalistes tués l’ont été sans avoir été visés en tant que tels. Ils sont, en quelque sorte, des dommages collatéraux.

Laurence Geai :
“La guerre est dangereuse par définition. C’est un risque d’y aller : on peut marcher sur une mine, prendre une balle perdue. C’est quelque chose qui ne s’évite pas. On le sait, on est conscient que ça peut arriver.
Je limite tout de même les risques au maximum, je fais attention de bien choisir les personnes auxquelles je parle, je vérifie mes sources, je suis équipée d’un gilet et d’un casque. Je ne passe jamais trop de temps dans un endroit très dangereux. Sur le front de Mossoul, j’avançais avec les forces armées, mais si ça devenait trop chaud, je n’hésitais pas à retourner en ligne arrière. Je pense qu’il faut tout raconter, mais je n’ai pas envie de mourir.
Après cela, je suis photographe. Et la photo, il faut quand même aller la chercher, il n’y a pas moyen d’y échapper.”

 

  • Sur les 80 journalistes tués, seuls 13 étaient des journalistes non professionnels. En Syrie, c’est la tendance inverse : 9 des 11 journalistes tués étaient des non professionnels.

Arnaud Roiné :
“L’essor des journalistes non professionnels est vraiment une nouveauté du conflit syrien. Beaucoup de correspondants là‐bas sont avant tout des citoyens qui se sont mobilisés. Ils ont décidé de relater les événements par les réseaux sociaux, puis ont été recrutés par les agences, puis au fil du temps sont devenus des correspondants. Ils sont au cœur des combats en permanence ! Aujourd’hui, la majorité des images du conflit auxquelles on a accès viennent d’eux. Ce chiffre ne m’étonne donc pas tant que ça.”

 

  •  60 journalistes sont actuellement otages dans le monde. 98% d’entre eux sont au Moyen Orient.

Laurence Geai :
“En tant que journalistes étrangers, quand on va en Syrie, on vaut des millions de dollars. On peut être ciblés, kidnappés, et échangés contre rançon. De même, les médias activistes locaux sont très ciblés. Mais pour une raison différente cette fois‐ci : ils gênent. On ne veut pas en tirer de l’argent, on veut qu’ils disparaissent.”

Arnaud Roiné :
“Le fait est que le journaliste est devenu une monnaie d’échange conséquente. C’est un moyen de pression, de négociation au Moyen Orient. Après, est‐ce que ça veut dire qu’il ne faudrait plus y aller ? Pour moi non, il est certes très difficile d’y travailler, on est surveillé, observé, mais il faut y aller.”

 

  • Sur les 80 journalistes tués, seuls trois sont des femmes.

Alban Alvarez :
“Il y a la même ténacité chez les hommes que chez les femmes. Du côté de la rédaction, il n’y a pas de peur de les envoyer sur le terrain. Dans les médias indiens locaux, écrits en hindi ou bengali, il y a fort à parier que le ratio hommes‐femmes soit très masculin. Ce n’est pas la même chose dans les chaînes nationales, où la parité est davantage respectée.”

Arnaud Roiné :
“Les femmes sont tout aussi engagées que les hommes, j’ai pu l’observer durant les opérations Barkhane et Serval. Il n’y a qu’à voir les récompenses récentes dans le reportage de guerre, comme Bayeux. Elle sont simplement moins nombreuses. Après cela, il est possible que des rédactions prennent des précautions supplémentaires pour envoyer des femmes dans certaines zones, mais je ne l’ai pas constaté.”

Laurence Geai :
“La raison est simple : il y a plus d’hommes que de femmes qui sont photographes de conflit. C’est une réalité qui apparaît très clairement. A une époque, on envoyait moins d’hommes que de femmes sur le terrain, mais cela est fini. En tout cas, ça n’a rien à voir avec une différence de comportement selon le genre.”