Oscar du meilleur film en langue étrangère : de moins en moins Européen, toujours pas Africain

L’Europe, longtemps seule au monde au palmarès de cette récompense, monopolise de moins en moins les statuettes. Mais, si l’Asie et l’Amérique du sud sont de plus en plus souvent nommés, ce n’est pas le cas de l’Afrique, laissée pour compte.

Ce ne sera pas pour 2019. La France est absente de la shortlist de neuf films pour l’Oscar du meilleur film étranger, dévoilée mardi. La douleur, film d’Emmanuel Finkiel adapté d’un roman autobiographique de Marguerite Duras, n’a pas séduit les membres du jury. Ceux‐ci lui ont préféré Roma, le nouveau film d’Alfonso Cuaron (le réalisateur de Gravity) ou encore Une affaire de famille, film japonais d’Hirokazu Kore‐eda, Palme d’or du dernier festival de Cannes.

Pour la France, être absent de la sélection finale n’a plus rien d’une anomalie. Alors que les films présentés par le pays* avaient, dans les années suivant la création de cet Oscar (en 1956), dominé le palmarès, le film sélectionné par la France est, ces dernières années, rarement parmi les cinq nommés à la récompense. Depuis 2011, seul Mustang, de Deniz Gamze Ergüven, a obtenu une nomination. Et la dernière récompense remise à un film français date de…1993, avec Indochine, de Régis Wargnier.

Performances des films présentés par la France à l’Oscar du meilleur film étranger

Mais la France n’est pas le seul pays à figurer de plus en plus rarement au palmarès de cet Oscar. L’Italie, pays le plus récompensé (12 statuettes contre neuf pour la France), n’a obtenu qu’une seule nomination sur les…treize dernières éditions. Plus globalement, l’Europe, qui a longtemps représenté près de 80 % des nominations à cet Oscar**, y a perdu sa position monopolistique. Le « reste du monde » reçoit à présent presque autant de nominations que le Vieux Continent***. Un infléchissement qui a commencé, selon les chiffres, lors des années 1990.

Évolution de la part de nomination de l’Europe et du reste du monde, décennie par décennie

Bien sûr, les pays des autres continents ne sont pas tous aussi représentés. Certains font office de locomotives, à l’image du Japon, nommé 15 fois, ou d’Israël, pays aux dix nominations. Mais, sur certains continents, la plupart des pays ont été nommés au moins une fois. C’est le cas de l’Amérique du sud ou de l’Asie du sud‐est.

Un retard important

A l’inverse, l’Afrique affiche un retard important : à l’exception de l’Algérie (cinq nominations, dont trois pour des films de Rachid Bouchareb) et de l’Afrique du Sud (deux nominations), aucun pays du continent n’a été nommé plus d’une fois. Et une grande majorité des pays africains n’ont tout simplement jamais figuré parmi les cinq finalistes de la récompense.

Une disparité, à l’échelle mondiale, qui se retrouve dans l’année de première candidature des pays. Les pays européens ont très tôt, parfois dès la première édition de cet Oscar, présenté des films. La France, l’Italie, l’Allemagne de l’Ouest, le Danemark, l’Espagne et la Suède ont postulé dès 1956. Ils sont accompagnés, dans cette épreuve de précocité, de nations dont la présence est plus surprenante : l’Inde, le Pakistan, le Brésil ou encore les Philippines.

De nombreux pays africains n’ont, quant à eux, jamais présenté un seul film à l’Oscar du meilleur film en langue étrangère. Et, parmi ceux qui ont déjà candidaté, beaucoup n’avaient jamais franchi le pas avant le début des années 2000. C’est le cas de la Mauritanie (première candidature en 2015), du Mozambique (2017), du Sénégal (2017), du Niger (2018) et du Malawi (2018), notamment. Bien loin de l’Égypte, qui avait présenté Gare centrale, de Youssef Chahine, dès 1958.

Point d’autocensure à voir là‐dedans, pourtant, mais plutôt la preuve d’une production cinématographique encore balbutiante. C’est ce qu’affirme Claude Forest, économiste et sociologue du cinéma spécialiste de l’Afrique, auteur de L’internationalisation des productions cinématographiques et audiovisuelles (Presses universitaires du Septentrion, 2017). Selon lui, « outre l’Afrique du sud et le Nigéria, il n’y a pas d’industrie cinématographique à proprement parler en Afrique ». Des pays entiers disposant d’une seule salle de cinéma, des budgets insuffisants pour produire un film font que « les films produits ne sont pas d’un niveau international », assure‐t‐il.

Coup de pouce de pays européens

Il voit même dans les quelques réussites africaines le coup de pouce — souvent mal déguisé — d’un pays européen. « Certains pays trichent pour aider le cinéma africain, il y a même une forme de condescendance là‐dedans », accuse‐t‐il. « Pour les derniers films africains nommés, les réalisateurs ont la double‐nationalité, française et d’un pays d’Afrique, ou ont été formés en France ». Des arrangements qui remontent à plusieurs décennies. Z, de Costa‐Gavras, et La victoire en chantant, de Jean‐Jacques Annaud, ont ainsi représenté respectivement l’Algérie et la Côte d’Ivoire aux Oscars, car ils avaient été tournés dans ces pays. Et représentent, à ce jour, le seul Oscar remporté par ces deux pays.

L’Oscar du meilleur film en langue étrangère reste donc, soixante ans après sa création, largement marqué par l’influence européenne. Les films européens représentent encore la majorité des nominations, et certains films non‐européens sont en fait tout autant l’oeuvre d’un pays européen que du pays qui candidate. Mais, malgré cette présence du Vieux Continent, cet Oscar permet parfois de mettre en avant une industrie cinématographique méconnue. Preuve que le cinéma peut encore émerger de pays jusque‐là en retard. A l’exemple du Cambodge, de la Mauritanie ou de la Jordanie, nommés pour la première fois il y a quelques années.

*Pour l’Oscar du meilleur film en langue étrangère, chaque pays peut présenter un film, et un seul. Les seules règles officielles sont que le film ait eu une sortie locale dans le pays candidat, et qu’il soit majoritairement non‐anglophone. Officieusement, le pays qui présente un film doit avoir une part suffisamment importante — à l’estimation du jury — dans la création artistique du long‐métrage (production, réalisation, distribution, lieux de tournage, etc.).

**La Russie est ici comptabilisée comme faisant partie de l’Europe. La grande majorité des films présentés par ce pays à l’Oscar du meilleur film en langue étrangère sont issus du cinéma moscovite ou saint‐pétersbourgeois, dans la partie européenne de la Russie.

***Cette statistique, comme les autres chiffres qui suivront, prend en compte le pays ayant présenté le film à l’Oscar du meilleur film. Mustang, d’une réalisatrice franco‐turque, tourné en Turquie avec des acteurs turcs, est donc comptabilisé comme Français, car c’est la France, pays d’origine des producteurs et d’une partie de l’équipe technique, qui l’avait présenté à l’Oscar.