Algérie : face à la censure, la révolte gronde aussi dans les médias

Depuis vendredi, télévision et radio publique algériennes observent le plus grand silence sur les manifestations. Les journalistes de la radio nationale ont rompu hier ce mutisme imposé par l’État.

 

La presse algérienne serait‐elle en train de lâcher Bouteflika ? Plusieurs journalistes de la radio nationale ont reproché à leur direction de ne pouvoir couvrir librement les manifestations contre le président, candidat à un cinquième mandat depuis le 10 février.

Dans une tribune publiée hier, les employés de la radio publique algérienne ont demandé à pouvoir exercer leur métier en toute indépendance. Ils dénoncent « l’enfer » de leur métier et le « traitement exceptionnel » réservé au président à l’intérieur de leurs rédactions : « Nous sommes le service public et non des journalistes étatiques », assènent‐ils.

Cette tribune intervient un jour après la démission d’une journaliste de la chaîne III, Meriem Abdou, rédactrice en chef et membre d’encadrement de la radio nationale. La journaliste reproche à la chaîne un comportement qui « foule aux pieds les règles les plus élémentaires de notre noble métier ». Dans ce média d’ordinaire si discipliné, la démission de la journaliste passe mal. A la suite de ces propos, la chaîne a fait le choix de lui retirer son émission hebdomadaire et accepté sa démission sans plus de commentaire.

Les réactions de soutien ont abondé dans la presse dès dimanche. Un confrère de Mme Abdou à Jeune Afrique, salue dans ce geste le choix d’une « grande dame ». Comme de nombreux journalistes, Nahla Bekralass, sa collègue de la Chaîne 3, se dit « déçue par le service public » et choquée de ne pas avoir pu lire une seule ligne depuis le début des manifestations sur la mobilisation dans le pays. La seule dépêche publiée par l’agence de presse officielle, l’Algérie Presse Service (APS), évoquait vendredi des « rassemblements pacifiques » et des « revendications d’ordre politique », mais rien au sujet du rassemblement de dimanche, place Audin, à Alger. Rien non plus sur les 41 arrestations recensées par la Direction Générale de la Sûreté Nationale (DGSN).

 « L’Algérie, au journal de 20h, on dirait la Suisse ! »

« Vous regardez la télévision nationale, l’Algérie, au journal de 20h, on dirait la Suisse ! C’est pas la vraie Algérie qu’ils montrent à la télévision », lâche Mehdi, exténué par cette censure qui ne dit pas son nom. Place de la République, à Paris, les Algériens ont exprimé leur lassitude dimanche devant . A Paris comme à Alger, ils regrettaient de ne pas pouvoir parler de leur pays à la télévision : « Ya sahafa, el jemaa win kontou » (« la presse, où étiez‐vous vendredi ?») interrogeait l’une des pancartes de la place Audin, dimanche, de l’autre côté de la Méditerranée.

A Alger, certains utilisateurs disent avoir vu leurs comptes Facebook bloqués pendant la semaine. Plusieurs lives Facebook se sont interrompus, vendredi, pendant les défilés. Bien que le principal opérateur téléphonique, Algérie Télécom, démente avoir réduit l’accès à Internet, des témoignages font état de coupures répétées dans les grandes villes depuis mercredi soir. Internet et les journaux privés, comme El Watan, Tout sur l’Algérie, restent pour les Algériens les seules sources d’information sur les événements qui agitent le pays.

« Avant, c’était facile, explique Meziane Abane, journaliste à l’hebdomadaire d’El Watan. Il suffisait que l’État arrête l’impression des journaux. Mais les journaux ont trouvé la solution en achetant leurs propres imprimeries. Puis, il s’est attaqué à la publicité. En 2014, le pouvoir a appelé à ne plus donner de publicité aux journaux, sinon, ces entreprises n’auraient plus le droit de former des projets en Algérie ». Depuis, « plus de missions, plus de reportages, plus rien. »

Pour les journalistes amoureux de leur indépendance, ou « têtes dures », comme les surnomme Meziane Abane, « la situation n’a cessé de se dégrader ». Lui‐même interpellé au moment de la réélection de Bouteflika en 2014, Meziane Abane a connu la prison et les intimidations du pouvoir. La liberté d’expression, inscrite dans la Constitution algérienne depuis 1989, reste un acquis fragile, menacé par l’interdiction de manifester dans la capitale depuis 2001. Elle sera à nouveau mise à l’épreuve mardi, à Bejaïa, où un rassemblement a été lancé à l’appel des étudiants.