Sommet au Vatican : « Sans mesures concrètes, ce sera une occasion manquée »

A l'issue du synode dédié à la lutte contre les actes pédophiles, Véronique Margron, présidente de la Conférence des religieux et religieuses de France, appelle à la création rapide d'une instance pour juger les auteurs de ces abus et ceux qui les ont passés sous silence.

D’une ampleur inédite, le sommet sur la protection des mineurs s’est clos, dimanche au Vatican, sur une volonté de changement pour lutter contre la pédocriminalité. Mais peu de mesures concrètes ont été annoncées. Véronique Margron, présidente de la Conférence des religieux et religieuses de France (Corref),  juge que des décisions fortes doivent rapidement être prises concernant le jugement des abus sexuels et des responsables religieux qui les ont couverts.

Des mots forts ont été prononcés au cours de ce sommet pour dénoncer le fléau de la pédophilie au sein de l’Eglise, notamment de la part du pape. Le signe qu’une prise de conscience est amorcée… 

Si la prise de conscience n’est pas là, c’est à désespérer totalement. Les paroles du pape ont été fortes, oui, mais ce qui marque un véritable tournant avec ce sommet est l’écoute, au Vatican, d’une parole aussi franche, incontestable et directe de la part des victimes. La libération de leur parole, aidée par l’organisation en associations, n’est pas encore totale, loin de là. Mais que des mots aussi vrais aient été prononcés dans l’enceinte vaticane, devant des centaines de journalistes, en direct, est inédit. Beaucoup d’espérance a été suscitée par cette rencontre : si elle n’est pas suivie d’effet, c’est presque pire que s’il n’y avait rien eu.

Vous demandiez que ce synode aille au delà des déclarations et des repentances. Les associations de victimes se disent déçues de la tournure qu’il a pris et du manque d’annonces concrètes. Les comprenez-vous ? 

Je les comprends d’autant mieux que le pape François lui-même a ouvert le sommet en assurant que le temps de l’action était venu. On aurait pu penser qu’il y aurait au moins une mesure importante annoncée concernant les crimes connus. Le fait est que nous n’avons pas encore grand-chose à nous mettre sous la dent. Le Vatican est une grosse machine et il ne serait pas illogique que les décisions prennent quelques jours à arriver. Mais si ces mesures n’arrivent pas sans tarder — c’est à dire dans les jours qui viennent — ce sera une occasion manquée. Des actions doivent être annoncées pour juger les crimes d’abus sexuels et les crimes moraux du silence des représentants religieux qui ont couvert lesdits abus. Sur ce premier plan, on aurait pu penser qu’il y aurait eu des décisions plus rapides. 

Ensuite, la nécessaire révolution des mœurs de l’Eglise devra se mettre en oeuvre. Sur la vaste question du cléricalisme ou encore sur la formation des prêtres et des religieux, il faudra du temps. Il y a tant de pays où le curé est encore considéré comme un être sacré que le pape aura beau parler, la situation ne changera pas du jour au lendemain. Elle prendra d’autant plus de temps que cette révolution ne consiste pas à s’attaquer uniquement aux situations qui sont des pentes vers la pédocriminalité : beaucoup d’aspects, comme celui de la place des femmes dans l’Eglise, doivent être réformés. Ils ne tiennent plus au 21e siècle. 

Les modalités de jugement des évêques qui ont couvert des cas d’abus n’ont pas encore été fixées. Vers quelles mesures faut-il s’acheminer ? 

Il faut créer une instance qui juge de la rectitude ou non des conduites de l’ensemble des responsables religieux (évêques ou supérieurs) en ce domaine. Cela rejoint un problème de fond qui prendra des décennies à être résolue : l’Eglise doit organiser les modalités de régulation de son pouvoir. La vie religieuse (au sein des communautés de religieux et religieuses) a mis en place des régulations — qui, même si elles connaissent des dysfonctionnements, ont le mérite d’exister. Dans l’organisation hiérarchique de l’Eglise catholique, il n’y a pas ces régulations : il faut donc s’interroger sur la manière de les introduire.

Ce contrôle doit venir en partie de l’extérieur et devra être, bien sûr, extérieur au diocèse en question. En pareil malheur, on ne peut pas se sauver de l’intérieur, au risque de minimiser les phénomènes et les problèmes. Depuis toujours, l’Eglise a fonctionné en jugeant et s’organisant en son seul sein, même pour des crimes très graves : ce n’est plus possible. Cette révolution, qui met en jeu des questions théologiques, ne pourra se faire en trois semaines mais il faut l’entreprendre rapidement. Ce type de régulation existe déjà, notamment sur les questions financières au Vatican. Le pape fait appel à des expert laïcs. Je crois qu’il faut aujourd’hui faire entrer des compétences venues de dehors, au sein de l’organisation ecclésiastique, avec des professionnels qui ont une autre culture.  Il faudra aussi travailler avec les victimes, autant qu’elles le souhaitent, non plus seulement en leur donnant la parole. 

Au sein de la Corref, vous menez de nombreuses actions sur la pédocriminalité. Vous vous préoccupez également de la question des femmes, abusées par des prêtres au sein de leurs congrégations religieuses, et des phénomènes d’emprise. Une réalité alarmante que le pape a reconnue début février. Est-ce le prochain scandale dont devra s’emparer l’Eglise ?

Ce scandale est déjà là. Nous n’avons pas le vocabulaire pour nommer de telles abominations. Si on dit que c’est une honte, on reste en dessous des mots. Quelle ampleur prennent ces abus ? Pour le moment on ne peut le savoir car il n’y a aucune enquête sociologique rigoureuse. Quels sont les mécanismes qui ont pu les rendre possibles ? Ces cas mettent au jour des abus de pouvoir certains, des complicités au sein des congrégations ainsi que des enjeux de dépendance financière des communautés vis-à-vis des diocèses. Sur certains points, ces mécanismes rappellent ceux qui sont à l’oeuvre dans les agressions sur les enfants. Il y a encore, dans beaucoup de pays du monde, un rapport au corps de la femme qui ne vaut pas plus cher que le corps de l’enfant.