Cinq questions pour comprendre les manifestations en Algérie

Des milliers d'Algériens manifestent depuis vendredi 22 février dans tout le pays. Cette situation inédite pourrait pousser le président sortant, Abdelaziz Bouteflika, à ne pas briguer un cinquième mandat.

“Bouteflika, non à un cinquième mandat !” Les pancartes sont claires, une partie du peuple algérien ne veut plus d’Abdelaziz Bouteflika au pouvoir. Vendredi, ils étaient des dizaines de milliers à manifester dans les rues du pays. Président de l’Algérie depuis 1999 et membre du Front de libération national (FLN), le chef d’Etat de 81 ans, qui apparaît très peu publiquement depuis son accident vasculaire cérébral en 2013, brigue un cinquième mandat consécutif lors des élections présidentielles d’avril. Une décision qui a eu pour conséquence de réveiller les consciences et mettre le peuple algérien dans la rue.

  • Peut‐on parler de crise ?

Environ 20 000 manifestants ont été répertoriés dans les rues sur l’ensemble du territoire algérien, selon le témoignage auprès de l’AFP d’une source anonyme au sein des services algériens de sécurité. Une situation « inédite » mais « pas inquiétante » pour autant, si l’on en croit Malika Rahal, historienne spécialiste du Maghreb. « Je ne pense pas qu’on puisse plus parler de crise qu’avant, avance l’experte. Ce qu’il s’est passé vendredi dernier, c’est un peu la cristallisation du sentiment de crise qui existe depuis un petit moment déjà. »

Malgré l’interdiction de manifester depuis 2001 dans la capitale, Alger, 5 000 personnes ont protesté contre la candidature d’Abdelaziz Bouteflika à l’élection présidentielle. Quelques heurts mais pas de blessés à déplorer. A titre de comparaison, la dernière élection présidentielle algérienne de 2014 avait provoqué quelques petites manifestations isolées et rapidement réprimées. « Là, c’est bien plus vaste », ajoute la spécialiste.

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  • Quelles sont les causes de ces manifestations ?

« On ne sait pas exactement quel est le point de départ de ces manifestations, reconnaît Malika Rahal. Je pense personnellement que c’est dû à une série de manifestations autour d’un candidat, Rachid Nekkaz, dans les deux ou trois jours précédant le 22 février. Mais on ne sait pas qui a lancé un appel clair à manifester le 22. » Un appel anonyme a en effet été lancé sur Facebook, mais la personnalité de Rachid Nekkaz, né en France, représente un autre facteur important pour tenter d’expliquer les causes des événements actuels. « Il y a quelque chose qui prend avec sa façon de parler aux gens, argue l’historienne. Il a un truc macronien. » Pour autant, pas sûr qu’il puisse se présenter à l’élection puisqu’un candidat doit pouvoir justifier de dix ans de résidence exclusive en Algérie et ne jamais avoir acquis une autre nationalité. Celui qui avait rendu son passeport français avait déjà tenté l’aventure présidentielle en 2007… en France. 

  • Le mouvement Mouwatana (Citoyenneté) peut‐il peser sur cette élection ?

Composé d’opposants politiques, de journalistes, d’avocats, etc., le mouvement Mouwatana a été créé en juin 2018 et entend contrer la candidature d’Abdelaziz Bouteflika à sa propre succession. Néanmoins, l’ampleur du mouvement est à relativiser selon Malika Rahal. « Je ne pense pas que Mouwatana ait lancé tout ça, pour moi c’est plus vaste. Ils tentent d’organiser leur mouvement mais leur base n’est pas claire et peu populaire. »

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  • Où en est l’opposition ?

Pour tenter de peser lors de la prochaine élection d’avril, l’une des deux têtes du mouvement Mouwatana, Zoubida Assoul, a annoncé qu’elle soutenait Ali Ghediri, candidat de l’armée dont la vision ne tranche pas beaucoup avec celle de l’actuel président, d’après l’historienne. Dans la foulée, l’autre leader de Mouwatana, Soufiane Djilali, a estimé que « ce soutien n’était pas acceptable », poursuit l’experte.

Outre Rachid Nekkaz et Ali Ghediri, les grands partis d’opposition ont une nouvelle fois décidé de boycotter l’élection.

  • Bouteflika lui‐même sera‐t‐il candidat ?

« Avec ce qui est en train de se passer, je ne sais même pas si Bouteflika va être candidat ou pas, admet Malika Rahal. Il y a plusieurs scénarios possibles. Je ne suis pas sûre que l’élection va avoir lieu à la date prévue. Pas sûre non plus que Bouteflika soit maintenu comme candidat du FLN. » Il y a quatre ans, le chef d’Etat avait été élu avec 80 % des voix. Cette fois‐ci, le contexte international est différent. La guerre en Syrie n’est plus à son paroxysme, l’intervention en Libye plus d’actualité, et l’arrivée de la 4G a permis aux Algériens de se connecter aux réseaux sociaux et d’avoir un accès différent à l’information. « Les gens avaient un discours protecteur il y a quatre ans qu’ils n’ont plus maintenant, affirme l’historienne. Bouteflika est bien trop malade pour gouverner et les gens l’ont vu. Mais le FLN (parti au pouvoir) reste le seul parti qui parvient à rassembler des millions de votants. Les autres candidats n’ont quasiment aucune chance, en particulier car aucun n’a de programme. »