Djihadistes français en Irak et en Syrie : quel avenir pour ces prisonniers à haut risque ?

Près de 130 djihadistes français sont aujourd'hui détenus en Syrie et en Irak. Leur rapatriement est désormais au cœur du débat. Éclairage.

Le président français Emmanuel Macron a reçu lundi, à l’Élysée, son homologue irakien Barham Saleh. Au programme notamment : l’épineux dossier des djihadistes français. Aujourd’hui, on estime leur nombre à environ 130, femmes et enfants compris. Tous sont prisonniers dans des camps, en Syrie et en Irak. Avec le retrait des troupes américaines annoncé par le président Donald Trump, la question du retour de certains djihadistes français se pose.

  • Qui détient les djihadistes français ?

Ils sont principalement gardés par les Forces démocratiques syriennes (FDS), une alliance militaire dominée par les Kurdes, qui agit avec le soutien de la coalition internationale emmenée par les États‐Unis. Certains sont également entre les mains du régime de Damas.

Les prisonniers sont généralement incarcérés dans des camps construits pour l’occasion. « Ce sont des endroits avec des conditions loin d’être idéales, explique Kader Abderrahim, chercheur à l’Iris et spécialiste de l’islamisme. La plupart du temps, il y a du barbelé tout autour, quelques emplacements en dur ou en tôle, et c’est tout. Les Kurdes n’ont pas d’État officiel, ils ont très peu de moyens. »

Dans le cadre de sa rencontre avec Emmanuel Macron, Barham Saleh, le président irakien, a également annoncé que « 13 éléments de Daech », récemment remis à Bagdad, « seront jugés selon la loi irakienne ». Le président français n’a lui pas voulu préciser la nationalité de ces prisonniers.

  • Pourquoi le retrait américain change la donne ?

Si la question du retour des djihadistes français sur le sol national fait actuellement débat, c’est parce que Donald Trump a annoncé, le 19 décembre dernier, sur son compte Twitter, le retrait progressif des forces américaines du territoire syrien.

Le départ de ces soldats, dont le nombre est estimé à environ 2000, affaiblirait grandement les positions kurdes dans la région, les laissant ainsi plus vulnérables aux attaques probables de leur voisin turc et aux offensives du régime syrien. Pour Nathalie Goulet, sénatrice UDI de l’Orne qui a présidé la Commission d’enquête parlementaire sur les moyens de lutte contre les réseaux djihadistes en 2014, « le risque majeur dans une situation comme ça, c’est l’éparpillement ».

Depuis ses premières annonces, le président américain est légèrement revenu sur sa position, affirmant que près de 200 soldats resteraient finalement sur les sols irakiens et syriens.

  • Quelle est la position de la France ?

Jusqu’à présent, la France envisageait de ne rapatrier que les mineurs. Épouses et combattants devaient, quant à eux, être jugés sur place et détenus dans des geôles irakiennes.

Après les récentes déclarations du président américain, la situation a évolué. Le Quai d’Orsay a reconnu, mardi 29 janvier, étudier « toutes les options ». Aucune autre déclaration n’a pour l’heure été faite mais dans les faits, seules deux options s’offrent désormais au président français. Soit les djihadistes français sont jugés sur le sol français, soit ils sont jugés sur le sol irakien, le Kurdistan n’étant pas reconnu par la communauté internationale et la France ayant suspendu toutes ses relations avec le régime syrien.

  • Le rapatriement en France : dans quelles conditions ? 

Le ministre de l’Intérieur, Christophe Castaner, l’a annoncé à plusieurs reprises. Tous les combattants qui reviendront « seront mis en prison ». Rien ou presque n’a filtré concernant leur rapatriement puisque cette option n’est pour l’instant pas privilégiée par l’Élysée.

« Si tous les hommes et femmes partis revenaient sur le territoire national, la justice devrait ouvrir des dossiers pour chacun de ces individus, explique Kader Abderrahim. Le simple fait d’être parti vous rend coupable aux yeux de la loi. » Une justice sur‐mesure et appliquée au cas par cas serait donc à envisager.

Selon Joachim Pueyo, député Nouvelle Gauche de l’Orne et ancien directeur de la prison de Fleury‐Mérogis, cette hypothèse parait néanmoins difficilement applicable quand on sait que le taux de remplissage des prisons françaises est aujourd’hui de 116 %. « Si, et je dis bien “si”, nous étions amenés à recevoir ces détenus radicaux, nous serions dans l’obligation de prendre des dispositions complémentaires, analyse Joachim Pueyo. Il faudrait plus de quartiers pour détenus radicaux dans les maisons centrales, car il n’y en a pas assez pour l’instant. Ce ne sont pas des détenus de droits communs. Ils ne doivent pas être mélanger avec eux. »

Les mineurs, eux, devraient voir leur dossier examiné par une juridiction adaptée, avec des peines progressives en fonction de l’âge de l’enfant.

  • Des djihadistes français incarcérés en Irak : à quel prix ?

C’est la solution privilégiée jusqu’alors par l’Élysée. Laisser les combattants français aux mains de la juridiction du pays dans lequel ils ont commis leur crime. Autrement dit, en Irak ou en Syrie. Problème ? « L’Irak ne veut pas nécessairement être la prison de tous les terroristes », assure Kader Abderrahim. Des contreparties d’ordres sécuritaire et économique sont alors envisagées. De nouveaux accords commerciaux pourraient ainsi être conclus dans le cadre de la reconstruction du pays.

« Si l’État français venait à laisser ses combattants comparaître dans une juridiction autre que la sienne, cela poserait la question suivante : est‐ce qu’un État souverain peut accepter de sous‐traiter sa justice ? », continue Kader Abderrahim. En Irak, la peine de mort est, par exemple, toujours en vigueur. Dans le cas des États‐Unis, la règle absolue est le rapatriement. Ses ressortissants sont uniquement jugés sur le sol américain.

Alors, quid de la bonne solution ? « Il n’y en a pas, estime Nathalie Goulet. Que ce soit chez nous ou en Irak, c’est très compliqué. Moi, je préconise la mise en place d’un tribunal pénal international pour juger les djihadistes de tous les pays. Il faut créer un sas de sécurité et ainsi éviter à tout prix leur dispersion. »