« Je passe ma journée à quémander du boulot » : ils racontent leur ennui au travail

Plus d’un Français sur deux s’ennuie au boulot selon une étude récente. Trois salariés nous ont confié leur désœuvrement.

Le soir, ils rentrent chez eux avec la sensation tenace d’une journée inaccomplie. Près de 63 % des salariés sondés par l’agence en ligne Qapa confessent s’ennuyer au travail. Sur les 4,5 millions d’interrogés, ils sont même un tiers à considérer leur travail « très ennuyeux ». Beaucoup, 29 % d’entre eux, vont jusqu’à le qualifier de « sans intérêt ». Mais la plupart préfèrent cacher cette situation à leurs responsables et à leurs proches : 62 % déclarent même faire semblant d’avoir une activité passionnante. Sans aller jusqu’au cas pathologique du bore-out, maladie professionnelle qui naît du manque de travail, ils sont nombreux à en souffrir : 45 % disent ne vivre « pas bien du tout » cette situation. Trois salariés ont accepté de raconter cet ennui qui leur pèse au quotidien.

  • Charlotte, secrétaire commerciale : « Ça te ronge les nerfs »

Ses journées au boulot, Charlotte les passe sur son téléphone, à scroller sans fin sur les réseaux sociaux. Faute d’autre occupation, elle vide souvent sa batterie en une seule matinée. Secrétaire commerciale dans une grande boîte installée près de Bordeaux, la jeune femme en est venue à « quémander » sans cesse du travail. « Nous sommes six secrétaires, avec pas assez de boulot pour tout le monde. Chacun se “jette” sur le moindre dossier que nous apportent nos clients, histoire de passer le temps », décrit-elle, désespérée. Elle en vient à prier pour que le téléphone sonne afin de s’occuper « un minimum ».

« L’ennui au boulot, y’a rien de pire. ça te fatigue pour rien et ça te ronge les nerfs », explique la jeune femme de 22 ans ans qui, très tendue, se « défoule » par le sport en rentrant chez elle le soir. « Quand j’en ai parlé à mes responsables, ils ont répondu que ce n’était pas de leur faute, que c’était ça le monde du travail et que — en rigolant — je travaillais sûrement trop vite », peste Charlotte.

Le regard des autres commence à lui peser : « Les salariés d’autres services me font souvent des réflexions du type “Alors ça va les nouvelles sur Facebook ?” sans comprendre que les réseaux sociaux sont mes seuls alliés pour passer le temps… Et que tout ce que je souhaite c’est trouver un boulot épanouissant. » Titulaire d’un BTS assistant manager, elle a décidé de commencer à chercher d’autres offres d’emploi dans l’administratif. Pour le moment sans succès.

  • Quentin, ingénieur commercial : « Mon boulot manque de sens »

Quentin se demande souvent, entre deux appels, si ça ne serait pas mieux « de tout quitter pour ouvrir un bar sur une plage en Colombie ». Des petits fantasmes pour passer le temps, dans un emploi qui le laisse morose. Ingénieur commercial dans une grosse boîte de télécoms, à Lyon, il passe le plus clair de ses journées à faire de la prospection par téléphone pour proposer des prestations. « La prise de rendez-vous m’ennuie beaucoup, lance-t-il. Comme il s’agit d’un système très concurrentiel, nous passons notre vie à proposer des offres à des gens qui, la plupart du temps, n’en ont rien à foutre. » Il a peu à peu perdu la motivation. « Je commence à connaître toutes les musiques d’attente téléphonique imaginables, sort-il, amer. Je ne découvre plus rien. »

A 29 ans, Quentin est surtout arrivé à une conclusion : « Mon boulot manque clairement de sens. » Lui, se rêve plutôt dans le « social ». Il évoque l’idée d’une épicerie où il vendrait des légumes en circuits courts. « J’y ai pensé parce que j’aime beaucoup aller au marché, acheter directement auprès des producteurs. Si cela peut redonner un peu de sens à l’économie et sortir nos agriculteurs de la merde… », tente-t-il avant de confesser, un peu penaud : « Il faut s’y pencher sérieusement, mais moi je suis un peu mou alors… » Pour le moment, Quentin commence à répondre aux mails de recruteurs qui le démarchent, dans l’espoir de trouver, au moins, un travail basé sur un projet au long cours. « J’ai besoin de construire avec les gens, au plus près de leurs besoins, et de sortir du commerce pur », conclut-il.

  • Marion (le prénom a été changé), secrétaire en mairie : « J’ai vite fait le tour du poste. »

A 45 ans, Marion découvre contre son gré « le bain de l’administration », comme elle l’appelle. Après 25 années passées dans l’aéronautique, dans un service qu’elle avait contribué à monter et où elle s’épanouissait, elle est licenciée pour raisons économiques. Récemment divorcée et avec des enfants à charge, elle doit rapidement trouver un emploi. Elle est embauchée dans la fonction publique et occupe aujourd’hui un poste de secrétaire en mairie, près de Toulouse. « Je me suis sentie rapidement infantilisée. Mes responsables scrutaient mes moindres faits et gestes, déplore-t-elle. Faire un courrier quand on est secrétaire de direction je pense savoir le faire… Mais ils relisaient tout derrière mon épaule. J’avais l’impression d’être à la maternelle. »

Celle qui était habituée à une vie « très active » plonge dans l’ennui. « J’ai très vite fait le tour du poste », souffle Marion, qui regrette une absence de perspective d’évolution. A cause de problèmes de santé, elle est arrêtée pendant trois ans. « Je pense que cet ennui et cette morosité que je vivais ont participé à mon craquage. Mon esprit a lâché en même temps que mon corps », confie la secrétaire de 57 ans. Pendant ces années d’arrêt, Marion, qui a repris depuis peu, a cheminé.  « J’ai fini par prendre mon parti de cet ennui… Je me dis que le travail c’est bien, que c’est alimentaire mais qu’il y a une vie à côté. Pour changer de poste, c’est le parcours du combattant et j’en ai marre d’être en lutte sans arrêt. » Résignée, Marion garde en ligne de mire l’horizon de la retraite et concentre son énergie sur les activités qui, en dehors du travail, la ressourcent : le chant, la méditation ou encore la marche.