Air France‐KLM: une alliance qui s’effrite

Le gouvernement néerlandais a annoncé avoir racheté 14% des actions d'Air France-KLM. Une décision unilatérale qui agace côté français. Explications.

Le ministre néerlandais des Finances, Wopke Hoekstra, a annoncé ce mardi une prise de participations de 12,68% dans la compagnie aérienne Air France — KLM, avant de porter ce rachat à 14%. Une OPA (offre publique d’achat) réalisée dans la plus grande discrétion, au grand dam des autorités françaises. Le gouvernement néerlandais doit maintenant « clarifier ses intentions », a ainsi répondu ce mercredi le président de la République Emmanuel Macron. Dès l’annonce du ministre des Finances, le titre de l’entreprise dévissait de 11,63% à la Bourse de Paris. Une crise économique à laquelle pourrait bien s’ajouter une crise diplomatique.

  • À quoi correspond ce rachat ?

Air France — KLM est une alliance franco‐néerlandaise entre deux compagnies aériennes nationales, Air France et KLM. Cette fusion est née en 2004 par l’acquisition, déjà via une OPA, de KLM par Air France, l’entreprise néerlandaise étant alors en proie à de grosses difficultés économiques. Depuis, et par sa position majoritaire dans l’actionnariat de la holding (14,3%), l’État français a toujours dicté la gouvernance du groupe.

Avec le rachat de 14% des parts de l’entreprise, contre près de 740 millions d’euros, l’État hollandais s’est désormais invité à la table du conseil d’administration à hauteur de la France. Il entend ainsi faire valoir ses positions concernant les choix stratégiques du groupe. Toutefois, la France dispose d’un droit de vote double depuis 2016, ce qui lui confère un leadership certain sur les autres actionnaires. Les Pays‐Bas devraient néanmoins accéder à ce statut d’ici deux ans.

« Une OPA est un achat massif d’actions d’une société cible en vue d’en prendre le contrôle et d’influencer les décisions de l’entreprise. » Stéphane Vernac, maître de conférence à l’université de Picardie, spécialisé dans le droit des entreprises.

  • Pourquoi l’État néerlandais a‐t‐il réalisé une OPA ?

Aujourd’hui, l’État néerlandais reste toujours minoritaire par rapport à l’État français. Mais, comme l’a annoncé Wopke Hoekstra, « l’objectif est d’obtenir à terme une position équivalente à celle de l’État français ». Cela pourrait se faire de deux manières: soit par le rachat d’autres actions, soit par des alliances avec des actionnaires minoritaires.

Le ministre des Finances justifie cette prise de participations par la nécessité de protéger les intérêts économiques nationaux. L’imbroglio début février sur le renouvellement ou non du mandat de Pieter Elbers, directeur général néerlandais de KLM, par le conseil d’administration, avait fortement inquiété Amsterdam. Ce dernier a finalement été reconduit la semaine dernière dans ses fonctions pour une durée de quatre ans.

  • Quelles conséquences pour le groupe ?

Opéré dans le plus grand secret, ce rachat a surtout étonné parmi les employés de la holding. « En interne, on a été surpris, on ne s’y attendait pas, explique François Peytour, pilote de ligne chez Air France. Mais dans les faits, pour évaluer les implications réelles, il va falloir attendre. » Comme l’État français reste majoritaire, il ne devrait pas y avoir d’évolution concernant la gouvernance, ni de départ précipité de son PDG Ben Smith. « Mais la direction d’Air France risque d’être en porte‐à‐faux avec ses employés », précise Stéphane Vernac.

« La seule crainte, c’est si l’État néerlandais se rapproche de Delta ou d’un autre actionnaire minoritaire important. Ensemble, ils pourraient peser plus lourd que l’État français », continue François Peytour. Conséquence d’un tel rapprochement ? Les orientations de l’entreprise pourraient évoluer. « Ben Smith, qui a été placé par la France, souhaite plus de vols premium, avec notamment une plus grande qualité à bord. Côté KLM, on souhaite plutôt des vols économiques, pour densifier le trafic. »

Bien que la fusion dure depuis 2004, Air France et KLM continuent à être relativement indépendants. Chacune des deux entreprises souhaite imposer sa vision globale sur le groupe. Ben Smith veut un rapprochement entre les deux structures. Impensable pour KLM, qui perdrait ainsi toute autonomie. « Tout le monde sait que c’est un mariage de raison et non d’amour », conclut François Peytour.

  • Quel risque pour les relations franco‐néerlandaises ?

Le ministre de l’Économie et des Finances, Bruno le Maire, l’a affirmé ce matin: ce rachat s’est fait « sans information du conseil d’administration ni du gouvernement français ». Citée par l’hebdomadaire économique La Tribune, une source proche de Bercy affirme même que « cette façon de faire, qui ressemble à un raid d’un fond activiste, est surprenante et inamicale ».

Comme pour les employés du groupe, cette OPA a surpris dans les sphères dirigeantes, d’autant plus qu’un protocole d’accord avait été négocié pour revaloriser à la hausse la place de l’aéroport d’Amsterdam-Schiphol dans l’entreprise.

Pour tenter d’apaiser les relations et maintenir l’unité de l’alliance, une rencontre est prévue en fin de semaine entre Bruno le Maire et Wopke Hoekstra.

Lucas Bidault