Le prêt d’œuvres d’art sur fond de diplomatie

Le ministre de la culture français Frank Riester rencontre son homologue italien à Milan le 28 février, pour tenter de sauver un accord de prêt d'oeuvres de Léonard de Vinci au Louvre, vertement critiqué par le gouvernement italien. 

C’est une question qui soulève actuellement le monde de l’art : l’Italie va‐t‐elle prêter ses œuvres de Leonard de Vinci au Louvre à l’occasion d’une rétrospective du travail de l’artiste, disparu il y a 500 ans ? Le 28 février, le ministre de la culture français, Frank Riester, invité à Milan à l’occasion de la Triennale du Design, devra tenter d’en convaincre son homologue italien, Alberto Bonisoli.

« La culture est un élément de rassemblement. Quand il y a une formidable exposition sur Léonard de Vinci comme celle que nous préparons pour la fin de l’année au Louvre, c’est l’Italie aussi qui rayonne », a plaidé le ministre sur Franceinfo, soucieux d’apaiser la situation. « La France est prête à prêter des œuvres de Raphaël pour qu’en Italie, Raphaël puisse avoir de très belles expositions. On est dans une forme de réciprocité et une volonté d’échanger », a‐t‐il ajouté.

La culture, enjeu de cohésion nationale pour le gouvernement italien 

Le désaccord autour de prêts d’œuvres du peintre italien au Louvre a éclaté le 17 novembre 2018. Dans un entretien au Corriere della Sera, la sous‐secrétaire d’Etat aux biens et activités culturelles italiennes, Lucia Borgonzoni, membre de la ligue du Nord, avait déclaré que « le prêt de ces tableaux au Louvre placerait l’Italie à la marge d’un événement culturel majeur ». Avant de conclure : « Nous devons rediscuter de tout. Lorsque l’autonomie des musées est en jeu, l’intérêt national ne peut arriver en second. Les Français ne peuvent pas tout avoir. »

La Joconde, œuvre majeur de Léonard de Vinci au Louvre. © Pixabay

Un accord avait pourtant été négocié dès 2017 avec le gouvernement social‐démocrate de Romano Prodi. L’Italie avait accepté un prêt au Louvre de la totalité des peintures de Léonard de Vinci détenues en Italie, à l’exception de L’Adoration des mages, trop fragile pour être transporter.

Mais la perspective des élections européennes encourage le gouvernement de Giuseppe Conte, né d’une alliance entre une formation populiste et un parti d’extrême droite, à prendre des positions nationalistes. « Évidemment, Léonard de Vinci était Italien. Mais il aimait la France, il est venu en France avant sa mort, il est mort en France. C’est un artiste européen, c’est un artiste de l’humanité », clame Franck Riester. Le ministre de la culture considère cette rétrospective comme « une belle occasion, malgré les tensions qu’il peut y avoir entre nos gouvernements, à travers les arts et la culture, de se retrouver ». 

Les prêts d’œuvres d’art ont toujours existé

Les échanges avec les institutions étrangères et entre musées français ne sont pas nouveaux. En France, s’il est de bon ton de choisir un « prêt gratuit » entre un musée de la capitale et son voisin de province, les prêts à l’étranger incluent eux, des frais de base, et des négociations allant du financement d’un nouveau cadre, à celui d’une complète restauration du tableau. « Orsay prête 2 000 œuvres par an, à des musées de région comme à des musées étrangers. Ils savent nous remercier en retour quand nous les sollicitons », expliquait en 2010, Guy Cogeval, ancien président du musée. Depuis peu, certains musées acceptent de louer leurs œuvres apportant une source de revenus non négligeable aux institutions publiques.

Polémiques autour du Louvre d’Abu Dhabi

Dans une tribune publiée en 2006 dans Le Monde, Françoise Cachin à l’époque directrice honoraire des Musées de France, Jean Clair, conservateur du patrimoine et Roland Recht, professeur au Collège de France, dénonçaient le projet du Louvre d’Abu Dhabi.

Louvre d’Abu Dhabi © Wikipedia Commons

« Ce pays d’à peine 700 000 habitants se propose de construire, dans un site touristique et balnéaire afin d’en augmenter l’attractivité, quatre musées, dont un inévitable Guggenheim, et un “français”, portant la griffe “Louvre”, mais obligeant à des prêts à long terme tous nos grands musées, dont les responsables n’auront plus leur mot à dire. Ce sont nos responsables politiques qui sont allés offrir ce cadeau royal et diplomatique. Contre près de 1 milliard d’euros… N’est-ce pas cela “vendre son âme” ? » 

Françoise Cachin et Jean Clair

Le Louvre d’Abu Dhabi est le premier musée au monde né d’un accord diplomatique. Le premier à avoir suscité une telle levée de boucliers des conservateurs, réfractaires à la mondialisation et à la marchandisation de la culture. En 2007, en signant un accord avec l’État français, l’émirat achetait le droit d’utiliser la marque Louvre pour 400 millions d’euros, une facture hors‐norme à laquelle s’ajoutait 600 millions pour le conseil et le prêt d’œuvres des Musées nationaux français.

Plus de 1 400 personnes, dont 90 conservateurs et directeurs de musées, 60 professeurs et maîtres de conférence en histoire de l’art, avaient alors signé un texte voyant dans ce projet une « utilisation commerciale et médiatique des chefs-d’œuvre du patrimoine national » qui « ne peut que choquer ».

Un risque pour les œuvres d’art

Plus que des risques diplomatiques, les prêts d’œuvres d’art font courir des risques physiques aux toiles lors des opérations de manutention et de transport. Le chef-d’œuvre de Delacroix « Liberté guidant le peuple » en a fait les frais en 1999 : il est revenu abîmé de son voyage au Japon.