Pourra‐t‐on bientôt se faire soigner par un pharmacien ?

Les médecins ne sont pas fondamentalement opposés à l'idée que les pharmaciens délivrent certains médicaments sans ordonnance, mais ils demandent un encadrement stricte. 

Pour que votre conjonctivite soit rapidement soignée, sachez qu’il est préférable de la contracter un mardi après‐midi, plutôt qu’un dimanche matin. Et si possible, dans un centre urbain, plutôt qu’en pleine campagne. Sauf si vous avez la chance d’avoir, près de chez vous, un pharmacien de garde compatissant. Devant vos yeux bouffis et dégoulinants, il se peut qu’il accepte de vous délivrer le précieux remède antibiotique sans ordonnance… et sans autorisation.

Mais peut‐être plus pour longtemps. Nos confrères de Franceinfo ont dévoilé jeudi 28 février qu’un amendement du projet de loi santé devrait permettre aux pharmaciens de délivrer en urgence certains médicaments qui nécessitent normalement une prescription médicale. Une proposition similaire avait déjà été discutée à l’Assemblée nationale à l’automne dernier avant d’être finalement abandonnée. Cette fois, le texte, dont le rapporteur est le député LREM Thomas Mesnier, sera porté par la majorité. Il a ainsi de grandes chances d’être accepté.

Pour Stéphanie Rousset, pharmacienne à Montpellier, le texte est nécessaire même s’il n’a rien de révolutionnaire : « On va nous autoriser officiellement à faire quelque chose qu’on faisait déjà officieusement. Au moins maintenant, on sera protégés ». La professionnelle reconnaît avoir toujours eu du mal à donner juste du paracétamol à des malades qui arrivaient avec une très grosse rage de dent et un dentiste qui ne pouvait pas les prendre avant plusieurs jours.

Faciliter l’accès aux soins

Philippe Gaertner, le président de la Fédération des pharmaciens d’officine, insiste sur le fait qu’il « ne s’agit pas d’une mesure prise pour les pharmaciens mais pour les patients ». Propriétaire d’une officine à Boofzheim, un petit village dans le Bas‐Rhin, il est en première ligne pour constater les difficultés d’accès au soin dans les zones rurales. « On n’a plus de médecin de garde le week‐end, on ne peut pas demander aux gens de faire 80 kilomètres pour aller aux urgences à Strasbourg quand ils ont une infection urinaire », affirme‐t‐il. 

Stéphanie Rousset rappelle que les pharmacies ont l’avantage d’être « un lieu de santé accessible sans rendez‐vous de 8h à 20h et six jours sur sept ». Même dans une grande ville comme Montpellier, c’est pour elle un avantage à exploiter : « Aller chez le médecin juste pour un enfant qui se frotte beaucoup les yeux c’est une perte de temps pour la famille comme pour le praticien. De l’observation et un interrogatoire suffisent à constater une conjonctivite », assure‐t‐elle. 

Une réflexion nécessaire sur les médicaments concernés

De son côté, le conseil de l’ordre des médecins se montre un petit peu moins enthousiaste. Par la voix de leur service presse, ils soulignent que « les pharmaciens n’ont pas de compétence médicale » et rappellent qu’en matière de médicaments, « on ne peut pas faire n’importe quoi ». Ils craignent notamment une surconsommation d’antibiotiques : « Le Monuril, utilisé en cas d’infection urinaire, a déjà tendance à perdre en efficacité à cause du développement de l’antibioresistance ». Un avis partagé par Marie‐Pierre Martin, médecin généraliste près d’Angoulême : « Pour les conjonctivites et les infections urinaires pourquoi pas. Mais pour les antidouleurs comme le Tramadol et la Codéine je suis contre. Il y a trop de problèmes d’addiction, ça peut être dangereux. »  

Médecins et pharmaciens s’accordent sur un point : si la délivrance de certains médicaments par les pharmaciens peut être une bonne chose, elle doit impérativement être encadrée. La Fédération des pharmaciens d’officine et l’Ordre des médecins demandent l’élaboration d’un protocole précis. « Il faut que ce soit très encadré et qu’on informe le médecin traitant du patient de nos décisions », insiste Philippe Gaertner.

Pour lui, ce n’est pas une contrainte car les professionnels de santé disposent « d’outils technologiques sécurisés et fiables qui nous permettent d’échanger sans perturber nos activités respectives ». Stéphanie Rousset explique que le pharmacien est aussi responsable d’informer le patient : « il faut bien leur faire comprendre que nous ne sommes pas des médecins. Nous pouvons leur donner un médicament pour les soulager et les dépanner mais parfois une consultation s’impose ».