D’un grenier toulousain à Londres, itinéraire rocambolesque d’un tableau du Caravage

Retrouvée dans un grenier toulousain en 2014, une toile finalement attribuée au Caravage et estimée à 160 millions d'euros est exposée à Londres jusqu'au 9 mars. Retour sur un improbable parcours.

On perd la trace du tableau peu après la mort du Caravage, en 1609. Si sa version de « Judith et Holopherne » reparaît quelque temps plus tard, c’est pour tomber à nouveau dans l’oubli, cette fois pour plus de 100 ans. Ce n’est qu’en 2014 et par hasard que l’oeuvre est retrouvée, couverte de poussière, dans une maison familiale aux environs de Toulouse. Dans une interview réalisée par La Dépêche, le commissaire priseur Marc Labarbe, auquel elle a été confiée, la qualifie de « trouvaille extraordinaire ». L’Etat français semble partager son avis. En 2016, il classe l’oeuvre « trésor national ».

Il y a de quoi : l’huile mesure 144 sur 173 cm et est dans un état de conservation exceptionnel. On y voit le général assyrien Holopherne levant des yeux ébahis vers Judith, jeune femme juive à l’air décidé, qui, sans une once d’hésitation dans le regard, lui tranche le cou à l’aide d’une épée. Derrière elle, une servante la regarde faire. La scène, brutale, est mise en valeur par des variations de lumière très fortes, typiques du maître du clair‐obscur.

Chef-d’oeuvre ou simple copie ?

L’attribution de la toile au Caravage n’est pas immédiate, ni même rapide. Le peintre de la Renaissance ne signait pas ses œuvres et a souvent été copié. Pour assurer que le tableau est bien de sa main, il faut donc plusieurs expertises.

Pour certifier qu’une telle œuvre a bien été peinte par le maître lombard, les experts recherchent d’abord des traces de son existence. Ils en retrouvent dans une série d’échanges épistolaires datant de 4 siècles, dans laquelle l’huile est mentionnée. A l’époque déjà, des princes et des collectionneurs d’art se montrent désireux de l’acquérir.

En 2016, Nicola Spinosa, expert mondialement reconnu du maître, est le premier à affirmer publiquement reconnaître « un Caravage authentique ». Selon lui, il « correspond à la plus grande période du peintre, autour de 1605, moment où il parvient le mieux à traduire en peinture le drame des hommes ». Mais d’autres connaisseurs attribuent le tableau à Louis Finson, peintre flamand contemporain et élève du Caravage, qui l’a souvent copié.

Authentifié et exposé

Il faut attendre la présentation de l’œuvre à Londres, jeudi, pour en avoir la confirmation formelle : l’huile est bien du maître lombard. A cette occasion, l’expert français Eric Turquin, avec l’appui de plusieurs analyses scientifiques, se montre catégorique : « Il y a des changements entre ce que nous voyons et ce que la radio nous indique. C’est la preuve que c’est un original. Un imitateur copie ce qu’il voit. Ici, il y a une création, il y a des variations. »

Suite à cette déclaration, le certificat d’exportation a été accordé au chef-d’œuvre. Exposé à la Colnaghi Gallery de Londres jusqu’au 9 mars, il fera ensuite escale à New York en mai, avant d’être présenté à l’Hôtel des Ventes Saint‐Aubin à Toulouse, début juin. C’est dans cette dernière ville qu’il sera mis aux enchères, lors d’une vente menée par la maison Marc Labarbe, en collaboration avec le cabinet d’expertise Turquin. Reste à savoir qui sera prêt à enchérir : la toile est estimée à la coquette somme de 160 millions d’euros.