Premier Carnaval sous l’ère Bolsonaro : entre fête et manifestations politiques

Après la vague conservatrice ayant porté Jair Bolsonaro à la présidence du Brésil et la polarisation du pays entre la droite et la gauche, le Carnaval, qui commence ce vendredi, devient une scène de théâtre privilégiée pour la satire et la contestation politique.

Moment de catharsis collective, le Carnaval au Brésil est un temps pour danser, chanter, rire, tomber amoureux peut‐être… mais parler politique ? Après l’élection du « Trump tropical », les minorités – qu’elles soient noires, indiennes ou homosexuelles – profitent des défilés pour clamer haut et fort leurs droits et leurs idéaux égalitaires.

La semaine passée, l’actrice brésilienne Maria Casadevall a posé dans la rue, seins nus, avec le message « Ele não » (Lui non, ndlr), clairement adressée au nouveau président, lors d’un défilé pré‐carnaval à São Paulo du Bloco Baixo Augusta (un bloco de carnaval est un défilé semi‐organisé de personnes d’un même quartier ou d’une même école de samba par exemple, ndlr). L’artiste homosexuelle a également participé à la campagne « Free the nipples », réclamant l’égalité des sexes et la non‐chosification du corps féminin.

Le fondateur de Baixo Augusta, Leo Madeira, explique au média brésilien Terra : « l’irrévérence du carnaval ne laisse passer aucun gouvernement. C’est dans son ADN. Plus encore maintenant, avec un gouvernement qui exerce une grande ingérence dans l’espace de l’individu ».

Dans un pays passé il n’y a pas si longtemps par vingt ans de dictature militaire – de 1964 à 1985 – les plaies ne sont pas encore tout à fait fermées. Un autre bloco, le Espectacular Charanga do França, poste sur son réseau social ces messages : « ne laissez pas le fascisme dicter les règles ni contrôler votre corps ».

Le Bloco Soviético, immense succès dans les rues de São Paulo en période de pré‐carnaval, se réclamant communiste, a préféré ne pas continuer ses sorties : « même de manière clandestine, cela attirerait trop l’attention et nuirait à l’esprit du carnaval, mettant en danger ses membres et les fêtards, ce qui serait une imprudence, voir même, de l’irresponsabilité », a‐t‐il posté sur les réseaux sociaux.

L’ère Bolsonaro a ce don d’alimenter la folie du carnaval… et de la politiser. Damares Alves, à sa nomination de nouvelle ministre de la femme et de la famille, a déclaré normal que « les filles s’habillent de rose et les garçons de bleu ». Il n’en fallait pas moins pour que cela devienne le motif inversé du carnaval : « comme nous sommes très formels, nous allons respecter les affectations de couleur adéquates : rose pour les garçons et bleu pour les filles », ironise Yumi Sakete, directeur du Bloco Ritaleena, à Rio de Janeiro.

Dans le vaste sambodrome de Rio où défilent les 14 meilleures écoles de samba, le message porté sera aussi loin du discours raciste, machiste et homophobe du nouveau chef de l’Etat. L’une d’elles, Mangueira, mettra à l’honneur Dandara, guerrière noire et épouse de Zumbi dos Palmares, leader emblématique de la révolte des esclaves au XVIIè siècle.

Une autre école de samba, Portela, rendra hommage à Clara Nunes, chanteuse des années 1970 qui louait les religions afro‐brésiliennes dans sa musique. « En ces temps de crispation, c’est important de rendre hommage à Clara Nunes, qui incarne la tolérance religieuse », affirme Raphael Perucci, porte‐parole de l’école.

José Paulo Pessoa, membre du Bloco das Carmelitas dans le centre historique de Rio, regrette quant à lui que le carnaval de la rue soit devenu un lieu de manifestation politique quasi obligatoire. « Nous avons atteint un tel niveau d’horreur politique que tout espace est un lieu de protestation. Moi je veux que la fantaisie soit libre, le carnaval devient ennuyeux sinon. Les blocos sont tous politiquement corrects, de gauche, avec ce besoin de parler du fascisme. Et ça se transforme en manif. Il est illusoire de penser qu’il s’agit d’un activisme politique. Pendant que les gens crient contre le gouvernement, les dirigeants font ce qui leur plaît. L’activisme politique pour moi, le vrai, c’est la fantaisie du carnaval, c’est voir un pauvre homme embrasser une jolie fille des quartiers chics, avant que chacun ne reparte de son côté ».

Car il ne faut pas oublier qu’avant d’être une manifestation publique, politisée ou non, le Carnaval est ce temps sacré qui abolit les différences entre les hommes, et fait de la musique et de la danse une Fête universelle.