Retraités dans la rue : paroles de manifestants

Les retraités sont descendus dans la rue jeudi après-midi à l'appel des syndicats. Ils protestent contre la baisse du pouvoir d'achat, alors que s'ouvrent les débats sur la future réforme des retraites.

Marie‐Odile, retraitée pour le meilleur

«Plutôt Gilet jaune que syndicat», Marie‐Odile arpente les rangs de la manifestation avec l’air déterminé. «C’est quand même plus sympa que Meetic pour rencontrer des gens », sourit‐elle. À 68 ans, elle dit avoir longtemps voté pour le PS. Mais ça, «c’était avant». Cette ancienne éducatrice vit avec 1500 euros de retraite.

«Je ne suis pas dans les plus malheureux», reconnaît‐elle. Elle est toutefois révoltée par «ceux qui vivent avec 6 000 euros par jour. Ces gens là n’ont même pas le temps de dépenser ce qu’ils gagnent.» Elle se dit favorable à une meilleure répartition des richesses, et à une hausse des petites retraites.

François, l’inépuisable Gilet jaune

«Macron a flingué le Code du travail et flingue maintenant les retraites. Je n’ai pas à me plaindre, j’ai une retraite correcte de fonctionnaire. Je suis surtout là pour les générations suivantes. La retraite par points, c’est une arnaque. Surtout pour les femmes, dont la carrière est plus hachée. On passe des droits – acquis depuis très longtemps – à des prestations. Il ne faut pas oublier que les retraités soutiennent beaucoup d’actifs. Un de mes enfants vient de perdre son travail…»

«Macron, je le remercie un peu quand même : les Gilets jaunes, c’est super. Sans le président, jamais on n’aurait eu un mouvement social pareil. Je suis sur les Champs tous les samedis. La dernière fois, on a marché treize kilomètres. Treize kilomètres ! J’ai mis deux jours à m’en remettre, j’avais mal à la jambe droite. Mais ça y est, aujourd’hui, je suis de retour. Pour les retraites, contre Macron.»

Juan, «il a mis la main dans nos poches»

«Je suis opposé à Macron sur tout. Il donne plus d’avantages à ceux qui en ont déjà, prend à ceux qui ont trop peu. Il remercie les retraités de leurs efforts, mais ça n’a aucun sens : c’est comme un pickpocket qui remercie celui qu’il a volé. Il a mis la main dans nos poches.»

«Je méprise les syndicats. Un jour, dans une manif, j’étais interviewé par la télé. On me demande ce que je pense des syndicats. Évidemment, j’en dis beaucoup de mal. On m’entend, on me vire du cortège. Mais ça m’est égal : j’aime bien me promener avec ma pancarte en marge de la manif. Dans la manif, tout le monde est déjà convaincu. C’est à ceux d’en dehors qu’il faut la montrer.» Juan se colle au bord du trottoir, place du Châtelet, afin que les automobilistes qui roulent au bord de la Seine ne puissent pas manquer son chef-d’œuvre.

Gracieuse et Jacky, les habitués

Beaucoup sont venus manifester entre amis. Gracieuse et Jacky sont de ceux‐là. Anciens salariés d’EDF, ils bénéficient d’un régime spécial, «aujourd’hui attaqué par Macron». Gracieuse, militante associative de longue date, est remontée contre le gel des pensions. «La retraite, c’est pas seulement notre argent, c’est ce qui vient en aide à nos enfants et nos petits enfants.»

Mais c’est surtout le futur système de retraites par points qui les effraie. «Aujourd’hui, la valeur de ce qu’on cotise est définie par la négociation entre les partenaires sociaux, demain, avec la réforme, c’est l’État qui décidera de tout», estime Jacky. Le duo regarde avec un peu d’inquiétude les jeunes générations qu’ils jugent dépolitisés. «C’est comme si ils avaient intégré le fait de ne pas partir en retraite.»

Henri, le novice

Il y a les rompus, puis il y a les curieux. Henri reconnaît ne pas être «un accro des manifs». Cet ancien employé de Kodak touche «une retraite moyenne. Mais c’est justement nous qui trinquons le plus», explique‐t‐il. Ce jovial personnage en veut à Emmanuel Macron.

«Nos dirigeants prennent les décisions sans tenir compte de l’avis des gens normaux», estime‐t‐il. «Qu’ont-ils fait ? Supprimer la taxe d’habitation ? Elle a encore augmenté cette année…» Il est donc venu manifester pour réclamer une hausse des pensions. «On nous répète à longueur de temps qu’il y a plus malheureux que nous, et on s’en sert comme argument pour baisser notre niveau de vie».

Michel, le soixante‐huitard

«J’ai toujours milité, depuis Mai 68. J’avais quinze ans. Il y avait une grande effervescence, un sentiment de libération du militantisme et des moeurs. Un vrai espoir de changer la société. Je courais beaucoup plus vite qu’aujourd’hui dans les manifs. On courait pour fuir les flics mais aussi pour le plaisir de montrer notre énergie.»

«Depuis 1981 et la grande déception Mitterrand, il y a un découragement social général. Mais avec les Gilets jaunes, on sent quelque chose revenir. Ma retraite me suffit, mais diminue chaque année. J’ai d’anciens collègues qui galèrent. Je suis là pour eux, pour nous, pour mes enfants et mes petits‐enfants. Si on ne fait rien, ce sera pire.»

Gaétane Poissonnier et Thibault Grosse