Dix ans après, le grand gâchis des tours Hermitage

Annoncée il y a tout juste dix ans, la construction des deux gratte-ciels n’a toujours pas commencé. Entre batailles juridiques et inconnues sur le plan financier, le projet plonge les différents acteurs dans l’embarras et provoque la colère des habitants du quartier.

323 mètres. Les deux tours Hermitage devaient percer la skyline du quartier d’affaires de La Défense (Hauts‐de‐Seine) et tutoyer la Tour Eiffel. Mais le projet, présenté en grande pompe le 11 mars 2009, n’est toujours pas sorti de terre dix ans plus tard.

Pendant une décennie, le promoteur russe Emin Iskenderov, également président du groupe Hermitage, n’a pourtant cessé de rassurer sur l’avenir de son projet. L’inauguration, d’abord prévue en 2016 et repoussée une multitude de fois, est désormais fixée à 2024. Chiffré à plus de trois milliards d’euros, le financement du projet devait être dévoilé à l’été 2018 lors d’une conférence de presse mais celle‐ci n’a jamais eu lieu.

Du sourire au silence

Tout avait pourtant apparemment bien commencé. Au printemps 2009, en marge du Mipim de Cannes, le marché international des professionnels de l’immobilier, le promoteur s’affiche avec Patrick Devedjian, président (UMP, aujourd’hui LR) de l’établissement public Paris La Défense. L’ancien maire d’Antony affirme alors que le projet constitue une «opération de prestige pour les Russes et, en France, un projet initié par Nicolas Sarkozy qui participe au renouveau de La Défense».


Inauguration du Pavillon du Grand Paris par Valérie Pécresse avec Patrick Devedjian — mai 2018.
© Hermitage Plaza

Il faut dire qu’Emin Iskenderov bénéficie de soutiens de poids. En juin 2010, à Saint‐Pétersbourg, il signe un protocole intentionnel avec Paris La Défense en présence de Nicolas Sarkozy et du président russe Dmitri Medvedev. Vladimir Poutine, alors Premier ministre, promet même de poser la première pierre à l’automne 2011. Deux ans plus tard, le permis de construire est signé par le maire de Courbevoie Jacques Kossowski (LR).

Le premier grain de sable intervient au milieu de l’année 2012. Mirax, la société mère de Hermitage, fait faillite et Serguei Polansky, fondateur de la société, est poursuivi en Russie en 2017 pour 18 milliards d’euros impayés. Des difficultés que Iskenderov, interviewé en janvier 2011 par France 24, balayait alors comme une banale tracasserie administrative.

Fin 2014, le promoteur tente de rassurer les acteurs du projet en arguant qu’il est sur le point d’obtenir un milliard d’euros grâce à une banque détenue à 45 % par l’État russe. Un an plus tard, il annonce qu’il espère le solde d’un consortium de trois banques européennes, dont la Deutsche Bank et le Crédit suisse. Information qui n’a pas été confirmée depuis.

«Nous avons de sérieux doutes sur la capacité du groupe à financer et réaliser un projet aussi ambitieux»

Patrick Devedjian

Paris La Défense commence alors à s’impatienter. Comme le révélait Vanity Fair en 2015, le protocole d’intention de 2010 comporte une annexe confidentielle datée du 23 mai 2014 par laquelle le promoteur garantit une «marge nette de 50 millions d’euros» pour Paris La Défense et s’engage à un montant de travaux d’aménagement du quartier supérieur à 200 millions d’euros.

Dans une interview accordée aux Échos le 28 juin dernier, Patrick Devedjian ne cachait plus ses réserves: «Nous avons de sérieux doutes sur la capacité du groupe à financer et réaliser un projet aussi ambitieux mais nous sommes déterminés à sortir rapidement de l’impasse». L’aménageur n’a lui pas souhaité répondre à nos questions. Même silence radio du côté de Bouygues Construction, qui affirme ne jamais «communiquer sur des projets ne figurant pas au carnet de commandes et ne dispose pas de nouveaux éléments d’information».

Un contraste saisissant avec des propos plus anciens du directeur général de Bouygues Bâtiment, Bernard Mounier. En 2015, le leader du BTP annonçait, lui aussi aux Échos, une participation minoritaire (non chiffrée) dans le capital du groupe Hermitage. Un rapprochement qui, pour Bernard Mounier, «confirmait le rôle de Bouygues en tant que constructeur». De plus, la chaîne Youtube du groupe Hermitage contient toujours une vidéo présentant le phasage du chantier, présentée comme réalisée par le groupe Bouygues.

Emin Iskenderov, de son côté, est absent des médias depuis plus d’un an et n’était pour la première fois pas présent l’année dernière au Mipim. Contacté, le promoteur déclare simplement que nous «ne comprenons pas la réalité du projet et qu’il ne communique pas dessus pour le moment».

Stupeur et écœurement

«De toute façon, pour nous, ces tours n’ont jamais existé que sur papier glacé». Pour Patricia [*], une membre de l’association Vivre à La Défense, ce projet est un véritable «scandale d’État». Cette ancienne habitante des Damiers, la résidence qui doit être rasée pour accueillir les tours, s’est fait expulser en septembre dernier. Début 2007, elle apprend que le propriétaire des Damiers, RATP Habitat, vient de vendre la résidence au groupe Hermitage. Ou plus exactement qu’un protocole de vente vient d’être signé, charge pour le vendeur d’organiser le délogement et relogement des deux cent cinquante locataires avant d’acter la cession définitive. Patricia affirme que, deux jours plus tard, un huissier a toqué à sa porte et l’a sommée de signer le nouveau bail sous peine de «s’exposer à de graves ennuis».

Depuis, elle est toujours à la recherche d’un logement et vit chez des amis. Contacté par nos soins, RATP Habitat n’a pas souhaité répondre à nos sollicitations.

Au cours d’une réunion avec le maire de Courbevoie en juin 2008, les membres de l’association font part de leurs craintes de se faire expulser. Patricia affirme que le maire aurait conseillé aux habitants de «consulter un bon cabinet d’avocats». Sollicitée à de multiples reprises, la mairie de Courbevoie n’a pas pu répondre à nos demandes d’entretien pour des «raisons d’agenda». Jacques Kossowski a par ailleurs affirmé, dans les colonnes du Parisien en juillet 2018, qu’il réitérait «sa confiance à Emin Iskenderov et qu’il engageait sa responsabilité d’élu». Une erreur selon Alban Thomas, conseiller municipal d’opposition (PS) et président du groupe Tous pour Courbevoie. «Nous demandons que les différents acteurs actent l’échec du projet. Le quartier souffre, il est gelé. C’est un véritable gâchis humain, social et économique.»

«Des vies ont été foutues en l’air, la mienne y compris.»

Patricia, ancienne habitante des Damiers à Courbevoie

Le débat politique n’est pas terminé, la bataille judiciaire entre Vivre à La Défense et le groupe Hermitage non plus. Pour l’instant, les habitants ont vu tous leurs recours, y compris celui devant la Cour de justice de l’Union européenne, rejetés mais l’avocate de l’association, Maître Armelle de Coulhac‐Mazérieux, ne perd pas espoir: «Malgré nos défaites successives, le combat continue, je n’ai jamais vu un dossier comme ça». En février 2018, première victoire: la Cour d’appel de Versailles rejette la demande de RATP Habitat d’expulser les huit derniers locataires de l’Anjou, une autre résidence concernée par le projet. Trop tard pour Patricia: «Des vies ont été foutues en l’air, la mienne compris. J’ai l’impression que l’on m’a virée de chez moi, et tout ça en me mentant

[*] Le prénom a été modifié.