Reconstruire Notre‐Dame: «Si on y arrive en dix ans, ce sera formidable»

Dons, cagnottes, souscriptions: les appels à reconstruire Notre-Dame se multiplient. Emmanuel Macron veut que cela soit achevé «d'ici cinq années.» Un projet ambitieux selon deux experts, qui s'attendent à des réparations difficiles. 

 

Mardi 16 avril au soir, Emmanuel Macron a annoncé vouloir rebâtir Notre‐Dame, mutilée par les flammes, «plus belle encore d’ici cinq années». Mais comment reconstruire? Est‐ce réalisable en cinq ans? Quelques heures avant l’intervention du chef de l’État, nous avons interrogé à ce sujet Philippe Plagnieux, professeur d’histoire de l’art médiéval à l’université Paris 1‐Sorbonne, spécialiste de l’architecture gothique et vice‐président de la Société des amis de Notre‐Dame et Maxime Cumunel, secrétaire général de l’Observatoire du patrimoine religieux.

Après l’incendie qui a rongé la toiture et la flèche de Notre‐Dame de Paris, les appels à reconstruire se multiplient. Combien de temps dureront les réparations? 

Philippe Plagnieux: C’est impossible à dire: il faudrait lire dans une boule de cristal pour le savoir. On va peut‐être s’apercevoir que la structure est moins atteinte qu’on le pense, ou alors beaucoup plus atteinte. Le diagnostic va être fait, et ensuite aura lieu le débat sur comment reconstruire. Il faut prendre en considération le dialogue entre ces deux éléments.

Maxime Cumunel: Bien malin qui peut le dire. Il a fallu presque trente ans pour reconstruire la cathédrale de Reims. Il en a fallu presque quarante pour reconstruire celle de Strasbourg. Donc si on y arrive en dix ans, ce sera formidable. Ça dépend aussi des impératifs liés à l’usage religieux et l’ouverture au public. Moins il y en a, plus il est facile de faire des travaux.

Quelles sont les prochaines étapes?

Philippe Plagnieux: Avant même de reconstruire, il faut connaître l’état sanitaire du bâtiment. Il n’y a pas seulement la charpente: une partie de la voûte s’est effondrée, les murs ont été atteints par les flammes et surtout par l’eau, qui a causé des dégâts considérables. Il est certain qu’au moment où on va penser entreprendre ces travaux, le monument aura continué à se dégrader: les pinacles, toute la structure qui est saturée d’eau… C’est aussi à prendre en considération. Donc il faut faire un diagnostic très précis de la structure et «purger» le monument, c’est-à-dire enlever tout ce qui a été dégradé par l’eau et les flammes, ce qui peut prendre extrêmement longtemps.

Maxime Cumunel: D’abord, on va évacuer l’eau, sécher la pierre et solidifier les parties qui pourraient s’effondrer en urgence. On va aussi procéder à la mise hors d’eau, tendre des bâches pour éviter qu’il ne pleuve dans la cathédrale. Entretemps, il faut décider du programme des travaux selon l’ordre de priorité, trouver les architectes, les entreprises pour les effectuer. Sachant qu’il n’y a pas non plus dix mille entreprises capables de faire ce genre de choses et qu’il y en a une ou deux qui seront, à mon avis, mises en cause…

Il y a déjà eu énormément de dons. Est‐ce qu’il est possible d’estimer le prix des travaux?

Maxime Cumunel: Il y a un élan populaire incroyable. Il y a de très gros dons, mais aussi plein de petits dons et il y en aura de plus en plus. Je pense qu’on peut atteindre un milliard d’euros d’ici peu de temps. Quant au prix, ça coûtera au moins 100 millions d’euros, c’est évident. Mais est‐ce que ça coûtera 200 millions, est‐ce que ça coûtera 300 millions… Je pense que personne n’en sait rien à l’heure actuelle. Mais je n’ai pas de doutes sur le fait que ça sera financé. C’est un chantier emblématique.

Faut‐il reconstruire à l’identique, comme l’a demandé Stéphane Bern, pour «respecter les bâtisseurs de cathédrales»?

Maxime Cumunel: Construire à l’identique, ça ne veut pas dire grand chose. Il y a deux écoles. La première école va vous dire: on peut reconstruire avec les mêmes méthodes qu’autrefois pour atteindre la même forme que ce qui existait au moment où ça a brûlé. La deuxième va vous dire: on pourrait très bien garder la même enveloppe extérieure et, à l’intérieur, avoir des éléments de structure qui soient modernes du point de vue technologique. Ce sont les deux grands courants principaux qui vont s’affronter dans ce débat.

Philippe Plagnieux: Bien sûr, moi aussi je préférerais reconstruire à l’identique. Il n’y a pas de problème pour restituer l’image même de la cathédrale. Mais après… De toute façon, les bois ne seront pas les mêmes. Où trouver des chênes aussi grands? Moralement, peut‐on détruire des forêts entières pour Notre‐Dame? C’est un vrai problème, une vraie question. C’est aussi une question de lutte contre les incendies: on a bien vu toutes les difficultés [d’une charpente en bois, ndlr]. C’est un vrai débat entre ce que veut la notion patrimoniale, la sécurité et même la possibilité de se procurer des bois de cette qualité.

Maxime Cumunel: Je pense que beaucoup de régions, beaucoup de communes vont proposer, assez spontanément, d’offrir du bois. Parce que les gens sont profondément touchés. Il peut y avoir un message de développement durable: construire avec du bois des forêts françaises, gérées d’une façon respectueuse de l’environnement.

La reconstruction de la flèche, addition qui date du XIXesiècle, est‐elle aussi sujette à débat ?

Philippe Plagnieux: C’est la flèche de Viollet‐le‐Duc, avec l’entrepreneur de charpenterie Bellu. C’est lui qui, avec cette flèche, a donné une image iconique, internationalement reconnue, à Notre‐Dame. Mais effectivement, certains peuvent s’interroger: est‐ce qu’on ne peut pas revenir à une flèche qui ressemblerait plus à celle du XIIIe siècle qu’à celle du XIXe? Est‐ce qu’il faudrait, pourquoi pas, une œuvre contemporaine? Tout ça peut être un débat. Et de toute façon, la substance même a disparu. «À l’identique», ce n’est jamais qu’une image.

Maxime Cumunel: Il me semble absolument impensable de faire autre chose, même s’il ne faut pas croire que Notre‐Dame est un édifice pur et parfait qui est né en 1312 et qui n’a jamais changé depuis: c’est un organisme vivant qui fait l’objet de travaux quasiment en permanence, une somme d’améliorations continues, exactement comme le vieillissement du corps humain. Dans l’absolu, on peut tout changer mais je pense que les Parisiens seront très attentifs à ce que la silhouette demeure la même. Ça me semble même être une attente internationale: on veut retrouver Notre‐Dame. Si la Tour Eiffel était détruite aujourd’hui, est‐ce que vous me diriez: on pourrait peut‐être la faire trente mètres plus grande? Non.