Toute la soirée, Paris a veillé sa grande dame rongée par les flammes

Quelques minutes après qu'un incendie s'est déclaré dans Notre-Dame-de-Paris, la foule a commencé à se rassembler dans le centre de la capitale. Atterrée, elle a vu les flammes ronger la cathédrale, sa flèche s'effondrer, ses tours résister.

Notre‐Dame brûle. Alertées par l’épaisse fumée jaune, des foules s’amassent le long des quais de la Seine, sur les ponts, sur le parvis de l’Hôtel de Ville, pour observer les flammes qui dévorent la cathédrale. Incrédulité, désarroi, stupéfaction se lisent sur les visages des badauds, parmi lesquels beaucoup de touristes étrangers. Tous les ponts menant à l’île Saint‐Louis sont bloqués, les passants évacués, un périmètre délimité pour laisser circuler les véhicules de police.

Au sud de l’île, des cendres pleuvent sur le pont Saint‐Michel. «Reculez, reculez, c’est dangereux», hurlent les policiers, provoquant un mouvement de foule qui vide le pont. «C’est des cendres abrasives, ça brûle», expliquent les agents qui barrent les rues alentour. Après la bousculade, des groupes se reforment près du pont. Peu à peu, l’incrédulité laisse place à la panique. «C’est pas possible, mais c’est pas possible», gémit une femme. «Mais comment ils vont l’éteindre? C’est le toit qui brûle», s’inquiète sa voisine.

La foule se presse quai Saint‐Michel pour voir Notre‐Dame brûler — © Yoram Melloul

Il est presque 20 heures. L’incendie dure depuis plus d’une heure, a gagné les tours et ne semble pas près de cesser. Soudain, la foule s’immobilise, retient son souffle puis laisse échapper un cri de stupeur: la flèche de la cathédrale s’est effondrée. Les passants s’agitent de nouveau. «On va pousser, les téléphones vont tomber», s’énervent les policiers face à ceux qui refusent de reculer pour continuer à filmer l’édifice en flammes. Malgré leurs ordres répétés, la foule est réticente à se détacher du spectacle tragique qui se joue sous ses yeux. «Regarde, il ne reste plus rien. Là, il y avait le toit. Là, il ne reste plus rien», soupirent deux amis en comparant des photos avant/après de la cathédrale. «Et puis tout l’intérieur, les bancs… Il ne reste plus rien», ajoute leur voisin. 

Une passante filme la fumée qui monte de la cathédrale avec son téléphone — © Yoram Melloul

La fumée se réduit lentement mais des centaines de passants refusent de partir. Alors que la nuit tombe, la foule grossit. Il faut lutter pour se frayer un passage. Sous la tension, quelques bousculades dérapent en invectives. «On s’en fout de la cathédrale, on veut juste passer», crie un jeune homme, suscitant l’indignation d’un groupe à proximité.

«Quand la flèche s’est effondrée, je me suis mis à pleurer»

La foule est tout aussi dense sur le pont de la Tournelle près de l’île Saint‐Louis. Un camion du Samu peine à se frayer un chemin. «Poussez‐vous !», hurle un homme avec autorité. En quelques secondes, le pont se vide, pour se remplir aussi vite. La tour Eiffel scintille au loin, sur la gauche de Notre‐Dame. Pour une fois, elle n’attire aucun regard.

«Quand la flèche s’est effondrée, je me suis mis à pleurer, raconte un habitant du Marais. Quand même, c’est l’âme de la France. Mes souvenirs d’enfance. J’ai grandi dans le VIearrondissement. J’étais un garçon sage mais je détestais l’école. Alors, je faisais l’école buissonnière. J’allais me réfugier à Notre‐Dame. J’étais sûr d’être tranquille là‐bas. Encore que: un jour, je m’y suis fait draguer par un très bel homme, distingué, qui me parlait très poliment. Je pense que pour lui, j’ai été une divine surprise, une apparition. Un peu de chair fraîche innocente, un jeune homme un peu perdu avec son cartable. Il m’a donné rendez‐vous devant la grille du jardin public, derrière la cathédrale. Je n’y suis pas allé.»

Cet écrivain du dimanche d’une soixantaine d’années, aux lunettes rondes et à la barbe grise, discute avec un jeune homme assis sur le muret en pierre du pont. Grand, brun, il partage volontiers ses puissantes jumelles, qui offrent un spectacle terrifiant. Les flammes lèchent les échafaudages; on aperçoit l’intérieur de la nef éclairé par le feu ravageur. On se rend compte, aussi, que les jets d’eau atteignent à peine le chœur rougeâtre de la cathédrale. Trop bas, ils retombent bien trop tôt.

«C’est comme quelqu’un qui meurt»

Quai Saint‐Michel, le silence se fait. La peine de la foule est palpable. Des couples, jeunes et vieux, s’enlacent. «C’est comme quelqu’un qui meurt», pleure Clara, étudiante étrangère en histoire de l’art. Elle habite à proximité avec son compagnon, qui lui caresse la main pour la réconforter. Ils se sont précipités dès qu’ils ont entendu la nouvelle. Tout comme Gaël, arrivé quelques minutes avant l’effondrement de la flèche: «C’est la grande dame de Paris, avec la Tour Eiffel. La voir, comme ça, ravagée par les flammes, ça fait mal au cœur.»

Clara, étudiante italienne en histoire de l’art à Paris — © Yoram Melloul

«C’est complètement surréaliste», se désole une dame d’âge mûr qui pensait Notre‐Dame «indestructible». Lui remontent des souvenirs du 11 septembre 2001. «C’est la même sidération, alors qu’il n’y a pas de morts», explique‐t‐elle, presque surprise par son émotion. À côté, une jeune maman raconte à qui veut l’entendre être passée devant la cathédrale dans l’après-midi. «Si j’avais su, je l’aurais regardée plus longtemps», répète‐t‐elle, comme si ce mantra allait faire revenir la flèche et le bois.

«J’adore marcher dans Paris, raconte une trentenaire tout sourire, et je fais souvent des détours exprès pour admirer Notre‐Dame. Je suis toute émerveillée de voir à quel point elle est à la fois fragile, toute de dentelle, et d’une majesté imposante.»

Il n’y a pas que des Parisiens à pleurer Notre‐Dame. «C’est un symbole, pas seulement pour Paris mais pour le monde», estime Nathan, touriste américain. «J’ai des amis en Californie qui m’appellent, dévastés. Et ils n’ont jamais vu Notre‐Dame», approuve Jamie, sa compagne. Certains passants, ne parlant pas français, s’attroupent devant une des télés d’un pub irlandais pour suivre l’incendie en anglais.

Un jeune homme regarde l’incendie à la télévision anglaise à travers la vitre d’un pub irlandais, quai Saint‐Michel — © Yoram Melloul

Pierre et Florence, eux, sont venus de Lyon avec leurs deux jeunes enfants. «C’est la première fois que les enfants venaient à Paris alors on voulait leur montrer la cathédrale. On a décidé d’aller manger avant, et ils ont vu les flammes en sortant du restau», explique Pierre. Les garçons ne perçoivent pas l’événement avec la même gravité que leurs parents. «J’étais triste mais pas énormément», déclare l’aîné alors que son frère reste muet, juché sur les épaules de son père. «Il y a trois jours, pour eux, c’était un dessin animé [Le Bossu de Notre‐Dame, ndlr], ça n’existait pas», sourit ce dernier.

Rester jusqu’à la fin

Tous ont décidé de rester. De veiller sur Notre‐Dame jusqu’à ce que les pompiers éteignent l’incendie. Agenouillé à même le sol, un homme prie. Sur la place Saint‐Michel, quelqu’un entonne un Je vous salue Marie, bientôt repris par ses voisins. Tous se dressent face à la cathédrale, des larmes dans les yeux, certains la main sur le cœur. Le chant gagne en puissance, ne faiblissant que lorsqu’un choriste s’effondre en sanglots. Une nouvelle fois, l’émotion s’empare de Saint‐Michel, les gorges se serrent. «On ne s’arrête pas, on prie pour les pompiers!», encourage une femme. 

Un chant semblable s’élève au coin du pont de la Tournelle s’élève un chant. Des voix cristallines, presque enfantines; d’autres basses et puissantes. «Nous te saluons, Ô, toi Notre‐Dame…» Ils sont beaux, ils sont graves. Heureux de chanter malgré tout. «Flippants, ces cathos», lâche une jeune femme, sourire amusé, à son amoureux. Une des innombrables cyclistes qui traversent le pont est arrêtée par le chant. Son casque blanc toujours sur la tête, les cheveux en bataille, elle rejoint le chœur et sort sa plus belle voix.

Une femme priant, en pleurs, place Saint‐Michel — © Yoram Melloul

La structure de la cathédrale est sauvée, dit‐on, mais il y a toujours un large foyer incandescent. Deux chanteuses, vingt ans tout au plus, se regardent d’un air complice, savourant le bonheur coupable de cette célébrité d’un soir. Une quinqua aux cheveux courts agresse une jeune fille qui ose ne pas chanter. «Je ne suis pas croyante», se défend‐elle. «Et alors? Vous ne comprenez pas le symbole?», s’énerve l’autre, l’air profondément bouleversée. «Ça me gêne», répond simplement la jeune fille. Deux autres jeunes, portant capuches et écouteurs, étouffent un rire. Ils essaient à grand‐peine de chantonner cette litanie obscure, de peur de se faire gronder peut‐être.

Une femme plongée dans ses prières, pont de la Tournelle © Gaétane Poissonnier

Après 23h, les jets d’eau prennent peu à peu le dessus. Le ventre de la cathédrale mugit et gronde encore, mais se laisse dompter progressivement. Un jeune catholique s’avance, propose une lecture, «une vocation de Saint Hermès, pour éviter les incendies»: «Feu du Diable/Perds ta Chaleur/Comme Judas perdit sa couleur.» Un jeune rit. Son regard se pose sur un labrador blanc qui se demande ce qu’il fiche là, remuant la queue joyeusement.

David est fatigué de chanter. Ce catholique d’une trentaine d’années buvait un verre avec des copains dans le quartier et s’est fait «happer» par la beauté des chants et du moment. «Ça fait deux heures que je suis là, je n’arrive pas à décrocher», sourit‐il, ému que s’abîme un édifice qui a «vu tellement de choses, des dizaines de rois de France, la Révolution Française et l’Occupation».

«Voir les tours subsister, résister»

Pas besoin d’être croyant pour pleurer la cathédrale. «C’est dur, même si on n’est pas catholique», soupire Jean‐Christophe. Le quinquagénaire ne peut empêcher les larmes de lui monter aux yeux quand il évoque «des siècles d’histoire qui partent en fumée» et «les générations d’ouvriers qui ont laissé leur vie dans ces pierres». S’il reste, ce n’est pas pour prier: «C’est plus un espoir qu’un recueillement. L’espoir de voir les pompiers éteindre l’incendie. De voir les tours subsister, résister. L’espoir d’une restauration le plus vite possible.»

Un homme en sanglot, place Saint‐Michel — © Yoram Melloul

À minuit dix, la structure de l’édifice n’est plus menacée mais Notre‐Dame fume toujours. La tour Eiffel, toute ingénue, continue d’envoyer son faisceau lumineux dans le ciel. Parfois échappe à la foule un «Oh putain, ça brûle encore». Un homme brun tient sa douce dans ses bras. Décor romantique s’il en est: les chants gracieux illuminent la Seine, le halo blanc des fumées et la lune à demi‐pleine éclaircissent le ciel. Deux lances, imperturbables, arrosent toujours l’édifice. Imperturbable aussi, cette vieille dame, pourtant frigorifiée, les épaules rentrées, ses lunettes épaisses tombant sur le bout du nez. Silencieuse, elle s’accroche à son chapelet. Peut‐être n’a-t-elle plus de voix. Cela fait bientôt deux heures qu’elle chante. À quelques mètres de là, la cycliste retire enfin son casque.