Candidats à l’ENA : «J’ai peur que sa suppression affaiblisse un contre‐pouvoir»

A Sciences Po Paris, des centaines d'étudiants suivent chaque année une préparation exigeante aux concours de la fonction publique. Fervents défenseurs de l'idéal du service public et rêvant d'entrer à l'ENA, beaucoup sont inquiets. 

Sur le groupe de «trolling» des étudiants de Sciences Po Paris, c’est le sujet le plus commenté. La rumeur prétend depuis hier que le président Emmanuel Macron, lui‐même énarque, est sur le point d’annoncer la suppression de l’ENA. «Tu peux pas rater l’ENA, si l’ENA est supprimée», clame un meme goguenard. Dans les commentaires, les étudiants identifient leurs amis aspirant à intégrer l’École nationale d’administration.

Dans les locaux de la rue Saint‐Guillaume, plus qu’ailleurs, l’ENA est au coeur des conversations : «Même les gens comme moi, qui ne veulent pas passer le concours, connaissent forcément quelqu’un qui veut entrer à l’ENA», explique Juliette, une étudiante. Il faut dire que c’est à Sciences Po que la majorité des futurs énarques se prépare à passer le concours. En 2016–2017, 73 % des admis sortaient de l’institut d’études politiques parisien.

Charlotte, elle, rêvait déjà d’entrer dans la prestigieuse école en passant le concours de Sciences Po : «J’ai toujours eu ça en tête, mais je n’osais pas forcément le dire, comme j’étais persuadée que le concours était réservé à une élite dont je ne faisais pas partie». C’est une fois à Sciences Po que la détermination de la jeune femme s’affermit et qu’elle décide de suivre la formation de préparation aux concours : «En fait, j’ai compris que tout ce concept “d’élite”, c’était assez surfait. L’ENA, c’est une école qui sert à former les hauts‐fonctionnaires, un point c’est tout.»

Comme sa camarade, Antoine est «contre la suppression de l’école en elle‐même», même s’ils reconnaissent en chœur que «le concours d’entrée pourrait être amélioré». «En supprimant l’épreuve de culture générale, qui est socialement discriminante, et en ne gardant que les épreuves techniques, on aurait une épreuve plus équitable», affirme le jeune homme.

Pour Charlotte, la sélection par concours pour les hauts‐fonctionnaires est encore la manière la plus noble de donner des gouvernants à la France. «Moi, je suis issue des classes moyennes, boursière, j’ai eu mon bac L avec la mention assez bien. Je crois profondément que le concours, c’est la méritocratie accessible à tous. J’en suis un peu la preuve.»

Les jeunes gens qui préparent le concours d’entrée revendiquent tous «une certaine idée de la fonction publique» et beaucoup disent aspirer à «se mettre au service de l’État». «J’ai peur que ce soit simplement un moyen pour Macron d’affaiblir un contre‐pouvoir. Avec le système de promotion au mérite des fonctionnaires, on risque de se retrouver avec une main‐mise du gouvernement sur l’administration», s’inquiète l’un d’entre-eux.

Pour Charlotte, Antoine et leurs camarades, le débat va au‐delà de la question de la suppression de l’ENA. «Il faut juste se demander si on veut que l’administration française devienne une administration politique ou si on veut que les fonctionnaires puissent continuer à travailler sur le temps long en assurant la continuité des politiques publiques.»