Pédopsychiatrie en grève : «il y a une urgence sanitaire»

Une journée de «grève festive» organisée par le collectif Pédopsychiatrie du 19e a rassemblé soignants, parents, enfants et acteurs du quartier ce mercredi 17 avril. Ils dénoncent le manque de moyens et les logiques de rentabilité croissantes et inappropriées.

«C’est un danger pour la République et pour tout le monde si nos enfants ne sont pas soignés. Même ici au centre, ça se dégrade, on ne peut plus avoir de rendez‐vous en urgence. Je ne sais plus quoi faire, je suis désemparée. Je ne comprends pas mon enfant. J’ai peur. Je reviens toujours toquer à votre porte en pleurs. Je vais où, je fais quoi ? On va devenir malades nous aussi. J’ai parfois envie de me jeter par la fenêtre. Là, je me repose sur vous, mais ce n’est pas possible, ce n’est pas possible. Le docteur m’a dit : “je vous aime bien, mais il faut que vous arrêtiez de m’appeler”.»

Nora parle vite, la gorge nouée, les yeux brillants. Cette maman soignée, bien maquillée, est venue avec son fils adolescent, autiste, à la journée de «grève festive» du collectif de pédopsychiatrie du 19e arrondissement de Paris. Le personnel manifeste contre la «marchandisation du soin» et dénonce des moyens insuffisants. Soignants, familles, professeurs et acteurs associatifs du quartier sont assis en rond au rez‐de‐chaussée du Centre Médico‐psychologique (CMP) de l’avenue de Flandre (19e). Vers 11h30, après le spectacle de clown qui a fait rire aux éclats enfants et parents, voici venu le temps «d’échange» en forme de groupe de parole.

Urgence sanitaire

«Vous avez le droit d’être en colère, madame, répond doucement Laure, psychomotricienne, à Nora. Vous avez le droit de demander à l’État de prendre en charge votre enfant. On se targue en France de solidarité et de la gratuité des soins mais la réalité est toute autre et ce n’est pas normal. Ce n’est pas de votre faute si votre enfant est malade.»

Le fils de Nora est l’un des 400 enfants accompagnés par le CMP. «Plusieurs centaines d’enfants sur le quartier attendent de pouvoir accéder aux soins. Tout est saturé. Il y une urgence sanitaire», dénonce Gilles, membre du collectif. «C’est une catastrophe.» Actuellement, le temps d’attente moyen est de douze mois. Douze mois pendant lesquels les familles sont seules face aux problèmes de leur enfant.

La population du 19e arrondissement est en hausse et les effectifs de pédopsychiatrie constants. Mais le collectif juge «globale» la sous‐dotation des CMP et de la psychiatrie en général. Si bien que le CMP, qui accueille les enfants toutes les semaines pour des rendez‐vous ou des activités ponctuelles, se retrouve avec des enfants qui auraient besoin d’une structure plus encadrante, un hôpital de jour par exemple. Faute de places, ces enfants se contentent du CMP.

Mère courage

«Ce qu’on leur apporte est très, très insuffisant au regard des problématiques de l’enfant, explique Vincent, psychologue. Notre structure n’est pas faite pour ça. On a des parents en grand désarroi, qui doivent arrêter de travailler pour s’occuper de leur enfant qui ne peut plus aller à l’école». Karima attend depuis deux ans une place en hôpital de jour pour son fils de sept ans, autiste. «On a cherché partout, on a envoyé des dizaines de lettres, on a toujours la même réponse : ils ont toujours le “regret” de nous annoncer qu’ils n’ont pas de place». Cette mère courage est soulagée par le CMP. «Ils font du très bon travail, ils font tout ce qu’ils peuvent. Mais mon fils ne devrait pas être là. Sa place est dans une structure adaptée.» Il ne va qu’une heure par jour à l’école, parce qu’il «bouge beaucoup trop, demande trop d’attention, perturbe la classe».

Autre cheval de bataille : les «logiques de rentabilité, issues du privé, mais inadaptées au service public», qui sont de plus en plus fortes, selon Gilles. Cet éducateur spécialisé explique que le personnel doit effectuer toujours plus de tâches administratives, remplir des «formulaires pour renseigner ce qu’on fait, pour avoir des dotations». «Ça prend beaucoup de temps, du temps qu’on n’a plus pour soigner», soupire‐t‐il.

Écoute, confiance, art et sport

Ces logiques de rentabilité menacent la qualité du soin. En effet, elles prennent seulement en compte les soins quantifiables, que l’on peut découper en actes et rentrer dans des formulaires. «Les gestionnaires sont obsédés par la tarification du travail alors que la relation à l’autre n’est pas quantifiable», se plaint Gilles. Ce qui met en péril tout un pan du processus de soin : l’écoute, la construction d’une relation de confiance avec le patient, la mise en place d’activités sportives et artistiques qui, plaident les grévistes, sont soignantes.

Le collectif défend une conception du soin qui prend en compte l’enfant «dans sa globalité». «On accueille des enfants, on n’accueille pas des symptômes ; on refuse de saucissonner des enfants en symptômes», s’énerve Gilles. La parole tourne, dans ce rez‐de‐chaussée lumineux agrémenté de plantes et guirlandes de papier coloré. Christelle, psychomotricienne, explique que les pathologies doivent être prises en compte «dans l’environnement social et familial». C’est pourquoi le temps de réunion en équipe où tout le monde, du psychiatre à l’éducateur, réfléchit pour «penser le gamin, comprendre ses mouvements psychiques», sont jugés «essentiels». Or, ces temps ne sont pas valorisés par les gestionnaires.

Binobin

«Notre soin produit une valeur qui ne rentre pas dans leurs comptes», clame Martin. Ce psychiatre à lunettes, grand et sec à l’air intello, un stylo coincé dans sa poche de chemise, prend la parole depuis un pouf rouge, jaune et bleu, sous une affiche de l’école des loisirs. Martin retourne les arguments de rentabilité contre l’État. «Les enfants que l’on ne soigne pas sont des futurs adultes qui lui coûteront très cher : ils ne pourront pas travailler, continueront d’être malades et de peser sur le système de santé.»

Ces logiques de rentabilité économique ont commandé la fusion récente des trois hôpitaux psychiatriques parisiens (Sainte‐Anne, Perray‐Vaucluse, et Maison Blanche, dont dépend le CMP de Flandres). Le collectif y voit une «remise en cause» du travail de proximité, pourtant central dans leur conception de l’accompagnement. «À terme, on n’aura qu’un service de pédopsychiatrie à Paris, tout sera centralisé», soupire Gilles. Or, le lien avec les acteurs de terrain – associations, professeurs des écoles, parfois même la police – et la proximité de la famille avec le centre sont cruciaux. Le CMP est en lien direct avec les écoles où sont scolarisés les enfants, y intervient au besoin, connaît les familles et monte des projets avec des acteurs associatifs du quartier.

Ces projets, ce sont par exemple un atelier de musique qui réunit des jeunes du CMP et du conservatoire du quartier. Badr, artiste musicien, l’anime avec son frère Adlane et leur groupe Binobin. Un «véritable parcours musical, de l’écriture des chansons au travail de scène, qui apaise beaucoup les jeunes en difficulté».