La Courneuve : «Le gouvernement pratique une forme de discrimination territoriale»

Ce lundi 15 avril, la commune de La Courneuve a publié un «Atlas des Inégalités», un rapport mettant en lumière les discriminations et les inégalités territoriales subies par les habitants de cette commune de Seine-Saint-Denis.

Il est 17 heures quand la cloche du lycée Denis‐Papin de La Courneuve retentit. Rapidement, les lycéens se pressent pour passer le portail. Âgé de 18 ans, Ahmed* est en Terminale. Derrière ses grandes lunettes, le jeune homme reconnaît qu’étudier à La Courneuve amène à se confronter à des difficultés supplémentaires. «Dans les banlieues, les entreprises pensent toujours au négatif. […] Il y a des lycéens qui essaient de trouver des stages, mais personne ne les accepte. Il y a du racisme partout», déplore‐t‐il. «Ce n’est pas normal, ça empêche les élèves d’avancer dans leur vie.»

Grandir dans la commune de La Courneuve, en Seine‐Saint‐Denis, ou dans le XIIIe arrondissement de Paris n’offre pas les mêmes chances. C’est le constat effectué par l’Atlas des inégalités, rapport publié par cette commune de la banlieue parisienne. Sur ce territoire de 41 733 administrés, situé à une quarantaine de minutes du centre de Paris, 87 % de la population vit dans un quartier prioritaire de la politique de la ville (QPV), avec un taux de pauvreté qui s’élève à 43 %.

«En faisant le choix d’une politique austéritaire à l’égard des collectivités territoriales, le gouvernement pratique volontairement une forme de discrimination territoriale», estime Thomas Porcher, économiste français et membre des Économistes atterrés. Avec la publication de cet Atlas, la commune de La Courneuve et son maire communiste, Gilles Poux, souhaitent faire toute la lumière sur ces inégalités, en apportant de nombreux chiffres sur la situation des habitants et des services publics.

«La discrimination territoriale n’est pas le fruit du hasard»

Le rapport propose plusieurs pistes afin de réduire les formes de discrimination territoriale. Cette notion, formalisée en 2014, englobe les inégalités dans l’accès à l’emploi, au logement, à la santé ou aux services publics normalement présents sur un territoire. Pourquoi cette discrimination est‐elle si criante à La Courneuve ? Manque d’action des acteurs publics ou privés et insuffisance de moyens, dit le rapport, réalisé par le cabinet de conseil ENEIS sur la base de données publiques et d’entretiens. «Ce qu’il se passe sur nos territoires n’est pas le fruit du hasard», martèle le maire de la Courneuve.

«Jamais il n’y a eu la volonté de transformer ces réalités sociales»

Malgré d’importants projets de rénovation, comme celui de la célèbre Cité des 4000 ou du centre‐ville de La Courneuve, le rapport fait état d’une situation très dégradée près de dix ans plus tard. Si la commune a été entendue sur certains dossiers, comme la création d’une station de métro du Grand Paris Express sur son territoire, les principaux efforts restent à faire. «Les politiques de la Ville ont surtout servi à panser les plaies, mais jamais il n’y a eu la volonté de transformer ces réalités sociales. La question de l’accompagnement de ces populations reste complètement ignorée […] par les politiques publiques», concède Gilles Poux.

D’après les chiffres de l’Atlas, la population de la commune est deux fois plus touchée par le chômage que celle d’Île-de-France. Le constat est encore plus grave chez les plus jeunes: 44 % d’entre eux sont sans emploi, contre 12,8 % à Paris. La moitié de sa population âgée de 15 ans ou plus n’a pas de diplôme, ou détient uniquement le brevet.

Collège Poincaré La Courneuve — Crédits : Société du Grand Paris

Le taux de pauvreté est trois fois plus élevé à La Courneuve qu’à l’échelle nationale, et les habitants de quartiers prioritaires, caractérisés par un faible niveau de revenus, constituent 87 % de la population – contre 5 % de la population du XIIIe arrondissement parisien. En matière de logement, un habitat sur cinq est considéré comme dégradé, 14 % de logements sont suroccupés, et la commune dispose de trois fois moins de logements adaptés aux familles nombreuses qu’à Paris.

En matière de santé, le bilan n’est pas plus glorieux. Un Parisien a en moyenne accès à cinq fois plus de professionnels de santé qu’un habitant de La Courneuve. Il n’y a que 2,4 spécialistes en psychiatrie pour 100 000 habitants: c’est six fois moins qu’à Paris, où l’on en trouve 57 pour 100 000 personnes dans le XIIIe. Sarah Lacombe, présidente administrative du centre de santé de La Courneuve, déplore le manque de moyens et les effectifs réduits. Temps d’attente longs, incompréhension et violence sociale ne sont que quelques uns des problèmes déplorés par la jeune femme.

Sarah Lacombe, présidente administrative du centre de santé de La Courneuve

Il ne s’agit pas de la première alerte : en 2009, Gilles Poux, déjà maire de La Courneuve, avait saisi la Haute Autorité de lutte contre les discriminations et pour l’égalité (HALDE) pour «discrimination territoriale». «Si cette action a permis une prise de conscience, les moyens n’ont pas suivi», affirme l’édile.

18 propositions formulées dans l’Atlas

Entre 2014 et 2019, la commune de la Courneuve a perdu près de 14,1 millions d’euros de dotation globale. Pour Thomas Porcher, l’une des raisons de cette réductions de dépenses publiques est simple : «20 milliards de cadeaux fiscaux qui ont été faits aux plus riches […] et aux entreprises», avec l’exonération de l’ISF ou les allègements de charges sociales. La conséquence : un recul des services publics et un déficit de prestations sociales, qui fragilise des populations déjà discriminées.

Pour remédier à cette situation de crise, le maire et la commune de La Courneuve ont mis en avant dix‐huit exigences, directement adressées aux pouvoirs publics. Pour remédier au déficit d’implantation des services publics et de santé, l’une des revendications principales des habitants, ils réclament la création d’un fonds pour inciter des médecins ou fonctionnaires à s’installer dans le département de Seine‐Saint‐Denis.

La Courneuve — Crédits : Gilles Raimbault

Afin de lutter contre le sentiment d’insécurité, ressenti par huit habitants sur dix –contre cinq sur dix à Paris–, l’Atlas recommande aussi de créer un service national citoyen, qui contribuera à sensibiliser les jeunes habitants. Il suggère également de créer des «emplois réussite» au sein de grandes entreprises de la région pour lutter contre le chômage.

D’autres mesures diverses sont proposées: en matière d’habitat, l’Atlas des inégalités propose de créer des logements sociaux plus éco‐responsables, avec un mécanisme d’incitation aux politiques d’urbanisme locales et durables. Et en ce qui concerne l’éducation, un service dédié à la petite enfance est également réclamé par le marie et la commune. Gilles Poux estime à environ 10 milliards d’euros l’application de ces dix‐huit exigences auprès des habitants de La Courneuve «et des 6 millions d’habitants qui vivent dans les banlieues».

Les auteurs du rapport espèrent que les revendications du rapport dépasseront les frontières de la commune, et qu’elles permettront surtout de relancer l’ouverture d’un débat sur ces quartiers considérés comme «discriminés», après l’avortement du plan Borloo en mai 2018.