«La réforme de l’ENA, c’est peut‐être la centième revendication des Gilets jaunes!»

Fondateur d'une des organisations de coordination du mouvement, Kamel Amriou n'est pas convaincu par une des principales propositions qu'Emmanuel Macron prévoyait d'annoncer avant l'incendie de Notre-Dame.

Après des semaines de consultation dans le cadre du Grand débat national, Emmanuel Macron devait annoncer le 15 avril des mesures pour répondre à la crise des Gilets jaunes. Ces annonces ont été repoussées après le dramatique incendie de la cathédrale Notre‐Dame de Paris, mais ont fuité dans la presse.

Parmi les mesures phares envisagées figure la suppression de l’École nationale d’administration, une institution où Emmanuel Macron a lui‐même étudié quinze ans plus tôt mais qui est devenue synonyme d’élitisme et de déconnection du monde réel. Pour autant, cette mesure semble bien loin des revendications des Gilets jaunes si l’on en juge par la réaction de Kamel Amriou, fondateur du Conseil national de la résistance des Gilets jaunes. Originaire de la région parisienne, il se revendique sans étiquette politique et de la branche modérée du mouvement de protestation, dont il est l’une des figures.

Pour vous, que symbolise l’ENA?

C’est l’école de la haute administration. Le problème, c’est que dans notre société ultra‐normée, c’est le passage obligé de la haute administration et des politiques. C’est toute cette articulation qu’il faut remettre en question! Et l’ENA, en l’état, représente ça.

Mais nous, Gilets jaunes, on ne comprend pas pourquoi on en parle là, maintenant. Je crois que dans l’administration, en dehors de l’ENA, il y a un dépoussiérage à faire. On tape souvent sur l’ENA en disant «La haute administration, c’est les gens planqués!» Mais on retrouve ce genre de comportements chez d’autres acteurs de la société. Il y a plein d’autres secteurs qui ont pris des habitudes et qui ont du mal à se réformer en interne.

Pourquoi l’ENA est‐elle détestée?

Je pense que c’est un réflexe sain, parce qu’en général, on déteste ce que l’on n’arrive pas à comprendre. On se dit que ce sont eux les responsables. On peut considérer que ça n’est pas faux! Vous prenez cinquante personnes dans la rue, personne ne sait précisément ce que fait l’ENA! C’est ce manque là qu’il faut combler. Il faut ouvrir les portes de la haute administration pour qu’elle soit accessible à tous. Il y a tout intérêt à mieux connaître cette grande école et la réformer: lui donner un côté beaucoup plus ancré dans la société, adopter des réflexes de proximité, ouvrir cette institution.

Selon vous, pourquoi Emmanuel Macron envisage‐t‐il la suppression de l’ENA?

Ce sont des petites choses qu’il saupoudre. Il devait manquer d’arguments ou de réponses à donner à la crise des Gilets jaunes, donc il s’est dit «Tiens, on va parler de l’ENA». Il a certainement voulu donner un os à ronger à beaucoup de monde. Si on remet les choses à leur place, les Gilets jaunes n’en ont pas parlé! Ni personne d’autre d’ailleurs. Je ne vois pas pourquoi ça arrive maintenant. Même si on peut considérer que l’ENA doit être réformée, c’est peut‐être la centième revendication des Gilets jaunes!

On pourrait parler de l’ISF, du Smic, de la retraite, de beaucoup d’autres sujets sur lesquels on pourrait débattre et échanger. Sur la quarantaine de revendications des Gilets jaunes, il y en a beaucoup d’autres largement plus prioritaires, sur lesquelles il faut tout de suite agir, et d’autres qui doivent s’inscrire dans un calendrier. En ce qui me concerne, l’ENA, c’est la dernière. Il faut reconnaître au président une certaine habileté à nous faire plonger sur un faux sujet.

Au final, vous êtes plutôt contre cette suppression?

S’il y a suppression, c’est qu’on n’a pas su faire le job. On s’honore quand on arrive à changer, à faire consensus et qu’on nous suit, que la stratégie qu’on déploie est appréciée. Couper des têtes, c’est une attitude de fainéant. Ce n’est pas une vraie politique. Il faut inverser le processus et que les citoyens soient fiers de cette haute administration.