Projet de loi Blanquer : les enseignants contre «une éducation au rabais»

Une grève dans l'Éducation nationale avait lieu jeudi, pour protester contre la réforme de l'éducation. À Paris, où une manifestation des enseignants d'Île-de-France était organisée, les professeurs de Seine-Saint-Denis se sont particulièrement mobilisés.

C’est sous un ciel bleu, un grand soleil, des chants rythmés et avec quelques pas de danse qu’ils défilent boulevard Saint‐Germain. Mais la bonne humeur ambiante n’efface pas pour autant les rancœurs des manifestants. De la maternelle au lycée, des enseignants sont venus de toute l’Île-de-France pour protester contre le projet de loi «pour une école de la confiance», porté par le ministre de l’Éducation nationale Jean‐Michel Blanquer. Les professeurs de Seine‐Saint‐Denis, particulièrement touchés par la réforme, sont très nombreux à s’être mobilisés. Et leurs protestations sont multiples : des heures supplémentaires obligatoires, des professeurs moins bien formés, un «devoir d’exemplarité» qui remettrait en cause leur liberté d’expression, un comité d’évaluation pas assez indépendant…

Plus surprenant : ils se mobilisent aussi contre l’instruction obligatoire dès trois ans, au lieu de six actuellement. Si le projet semble anodin, puisque 97% des enfants de moins de six ans sont déjà scolarisés, il pourrait en réalité avoir des conséquences importantes pour les établissements. «Si l’école maternelle devient obligatoire, cela voudra dire que les municipalités devront subventionner les écoles privées», explique Marie‐Anne, enseignante depuis neuf ans au collège Victor Hugo à Aulnay‐sous‐Bois (93). «Alors ça fera moins de budget pour le public, alors qu’on en a déjà pas beaucoup.» 

Les manifestants ont défilé de la Place de La Sorbonne jusqu’au ministère de l’Éducation — Crédits : Ambre Rosala

«On craint une éducation à deux vitesses»

Autre cheval de bataille des enseignants du département : la réforme du baccalauréat, qui met fin aux filières traditionnelles (L, ES et S), pour laisser place à un choix de trois spécialités parmi douze. Problème : tous les établissements n’ayant pas les moyens effectifs, structurels et financiers de proposer l’ensemble des spécialités, tous les lycéens n’auront pas la possibilité d’étudier ce qui leur plaît. «Il va y avoir des inégalités entre les régions», déplore Emeline, professeure documentaliste à Epinay‐sur‐Seine (93). «Un bac dans un lycée parisien vaudra beaucoup plus qu’un bac en Seine‐Saint‐Denis, parce que les mêmes enseignements ne seront pas proposés. Avec cette réforme, on aura moins de moyens, alors qu’on est censé être une ”zone d’éducation prioritaire.”» Isabelle, enseignante à Saint‐Denis, résume : «Avec ce projet de loi, on craint une éducation à deux vitesses : celle pour les riches et celle pour les pauvres.»

Les enseignants faisaient grève pour la quatrième fois depuis le 19 mars — Crédits : Ambre Rosala

«Dans le 93, on porte plein de choses à bout de bras»,

La colère des enseignants venus manifester va bien au‐delà du projet de loi. «En dehors de cette réforme, on dénonce un manque de moyens chronique», lance Eva, enseignante au collège Victor Hugo à Aulnay‐sous‐Bois. «Cette année, on a des élèves qui ont perdu quatorze semaines d’allemand parce que leur professeur n’a pas été remplacé», poursuit la jeune femme de 27 ans. «Et il nous manque encore un CPE.» Kevin et Emilie, professeurs dans un collège de Rosny‐sous‐Bois (93), sont venus manifester contre une éducation «au rabais». «On vient d’apprendre qu’une classe de cinquième allait fermer», raconte la professeure de français. «Du coup, on va se retrouver à vingt‐huit élèves par classe. C’est la norme dans plein de lycées, mais ça ne veut pas dire que c’est viable.» Kevin mentionne ses collègues qui ont démissionné parce qu’ils n’en pouvaient plus, et des élèves qui ont «des difficultés qui augmentent». «Dans le 93, on porte plein de choses à bout de bras», souffle Emilie. «C’est de plus en plus difficile, d’année en année.»

Dans certaines villes du département, les enseignants se mobilisent de la maternelle au lycée. C’est le cas à Epinay‐sur‐Seine, où travaille Emeline : «On est tous mobilisés dans la ville, parce qu’il y a des problèmes partout. On s’est rendu compte que si un élève fait toute sa scolarité à Epinay, il passe sont temps dans des préfabriqués.» La documentaliste l’affirme : elle ne s’arrêtera de manifester que lorsque la situation s’améliorera. «On trouvera d’autres moyens de se faire entendre, on fera des rétentions de notes, si jamais les manifestations ne suffisent pas.» Le 9 mai, elle sera présente dans les rues de Paris pour manifester lors d’une grève nationale des fonctionnaires.