Un policier au tribunal… Cinq ans après les faits

Le policier Gregory F. comparaissait jeudi 18 avril au Tribunal de Grande Instance de Paris pour violences volontaires sur le manifestant Ian B., lors d'une manifestation en hommage à Rémi Fraisse en novembre 2014.

À la 10e chambre du Tribunal de Grande Instance de Paris, l’audience d’un policier ayant porté sept coups de pieds lors d’une manifestation en 2014 sur Ian B., militant au sein du collectif Désarmons‐les qui documente les violences policières, commence dans un climat tendu.

L’accusé, Gregory F., un policier à la silhouette allongée, regarde son avocat prendre la parole. «La publicité de cette audience est dangereuse pour la sérénité, l’ordre et l’intégrité du jugement qui devra être rendu. Je demande que cette audience soit tenue à huit‐clos», exhorte le défendeur, après avoir lu les quelques messages de militants appelant à être présents lors du procès.

Faux départ pour la défense

L’avocate de la victime, un jeune militant, se lève alors et balaie la salle avec son bras : «Est‐ce que cette salle est menaçante ? Ce serait un aveu de vouloir faire le secret sur cette affaire», conclut‐elle avant de se rasseoir.

Après délibération, le président du tribunal rejette la demande de huis‐clos et rappelle à l’auditoire qu’il est tenu au silence pendant l’audience. Il entame alors le résumé exhaustif des faits. «Le 8 novembre 2014, Monsieur B. participait à une manifestation en hommage à Rémi Fraisse, mort accidentellement après le lancement d’une grenade lors d’affrontements entre militants et forces de l’ordre, non loin du barrage de Sivens», dans le Tarn.

Le militant, qui affirme documenter les présences policières dissimulées dans les manifestations et les violences policières, repère un groupe d’hommes, tous de noir vêtus, le visage masqué par un foulard, un casque de roller accroché à la ceinture et une matraque dépassant de la poche. Aucun moyen de les identifier comme des policiers en civil, contrairement à ce qu’exige la loi. Ian B. se rapproche alors de la brigade pour les photographier.

Sur le cliché, versé aux pièces du dossier d’instruction ouvert par l’Inspection Générale de la Police Nationale (IGPN), un policier lance un regarde noir à l’objectif. Quelques secondes après, Ian B. est encerclé par le groupe de policiers qui souhaite procéder à un contrôle d’identité.

Une vidéo accablante

«À ce moment‐là, j’ai à peine le temps de demander le motif du contrôle, explique le militant. Un policier me donne un coup d’épaule et me projette sur la barrière de sécurité derrière moi». Il tente ensuite de s’enfuir mais un gardien de la paix l’attrape par la manche. Il est mis à terre. C’est là que Grégory F. lui assène sept violents coups de pied.

C’est à ce moment du procès que le président du tribunal, comme il l’avait promis au début de l’audience, montre la seule vidéo existante de la scène, filmée par une passante et versée au dossier d’instruction. Les stores électriques glissent sur les fenêtres de la salle, la lumière s’éteint progressivement et un grand écran de projection descend du plafond derrière l’estrade où se tiennent le juge et ses assesseures.

Le silence se fait. Le juge lance la vidéo, une première fois à vitesse normale, puis deux fois à vitesse ralentie. On peut voir Ian B. se faire encercler discrètement par les policiers puis bousculer. Tentant de s’échapper, le militant est mis au sol. Sur l’écran, la silhouette de Gregory F. fait des mouvements verticaux en direction du sol, où est étendu le manifestant.

Pour sa défense, le policier, qui reconnaît les faits, met en avant sa récente affectation à la couverture de manifestations ainsi que le climat de haine envers les forces de l’ordre. En attestent des tags dans les rues adjacentes : «1 balle = 1 flic», «la police tue». Après s’être plusieurs fois excusé auprès de la victime, le policier à l’air méditerranéen, le haut du crâne légèrement dégarni, retourne s’asseoir. Son avocat prend alors la parole pour lire la déposition, faite à l’IGPN, de l’un des collègues de son client, et hausse la voix : «Monsieur P. explique aux enquêteurs que lors de la manifestation, Ian B. l’a traité de “fils de pute de flic en civil”».

Ian B. se lève alors de son strapontin, outré. «Ces déclarations sont mensongères. Je suis également militant anti‐putophobe et anti‐sexiste. Je n’aurais jamais insulté monsieur P. de fils de pute. Je trouve cela dégradant pour la profession de prostituée», déclare‐t‐il avant de se rasseoir.

Une affaire au long‐court

Lorsque le président du tribunal annonce la plaidoirie de la partie civile, il s’adresse à l’avocate de la victime en souriant : «il ne vous reste plus grand‐chose à plaider, votre client a presque tout fait». Les jambes croisées sur son siège, Ian B. laisse apparaître un petit sourire en coin, la seule expression sur son visage en deux heures d’audience, fier de sa défense.

Pour lui, c’est également une petite revanche. En 2015, il a fait partie des quelques militants écologistes assignés à résidence en marge de la COP 21. Face au juge, il ne cache pas ses engagements politiques.

Lorsque l’avocate de Ian B. se lève, elle met en avant le temps écoulé depuis les faits. Cinq ans. «Les faits étaient en 2014. Nous sommes en 2019». Elle montre du doigt le policier puis son client et lance : «Normalement, quand ces deux‐là changent de place, c’est la comparution immédiate directement.»

Pour connaître la peine qui sera prononcée contre le policier, il faudra encore attendre un peu. Le délibéré est fixé au jeudi 9 mai 2019, à 16 heures.