Mal‐être des policiers : «le suicide est devenu banal»

Les policiers de tout le pays se sont rassemblés vendredi à 11h30 devant leur lieu de travail afin de rendre hommage à leur 28 collègues ayant mis fin à leurs jours depuis le début de l'année. Devant la préfecture de police du 13ème arrondissement de Paris, ils étaient nombreux à pointer du doigt leur administration.

Il est midi quand, dans la rue Albert du XIIIe arrondissement de Paris, tout s’arrête. Devant la préfecture de police, une minute de silence. C’est ce que l’intersyndicale (Unsa‐Police, Alliance et Unité SGP) a demandé pour rendre hommage aux deux policiers qui se sont suicidés ce week‐end et hier. Deux collègues de la direction de l’ordre public et de la circulation (DOPC). Deux camarades, deux jeunes hommes de 27 et 25 ans qui ont mis fin à leurs jours avec leur arme de service.

Partout en France, les policiers ont interrompu leurs activités entre 11h30 et 12h. «On arrive au vingt‐huitième collègue parti depuis le début de l’année. La cadence s’accélère. Il faut qu’on puisse véhiculer un message fort» lâche Hubert Gimenez, responsable du syndicat Unsa‐Police. Vingt‐huit, c’est le double de l’an dernier, à cette même période. Si les policiers saluent les mémoires de leurs collègues, ils se rassemblent aussi pour exprimer leur désarroi et leur ras‐le‐bol.

Pour eux, «tout est à refaire». Bas salaires, retards de paye de plusieurs mois, heures supplémentaires… À les entendre, rien ne va. Ici, beaucoup de policiers viennent de province. Ils ont été mutés à Paris et vivent seuls dans la capitale. Loin de leurs proches, ils essaient de voir leur famille les week‐ends, quand le prix du billet n’est pas trop cher et qu’ils ne travaillent pas. «En fait, le rythme de travail n’est pas compatible avec une vie personnelle», confie Hubert Gimenez.

À 40 ans, la silhouette de Boris* qui se déploie sur un bon mètre quatre‐vingt et sa large carrure donnent une impression d’indestructibilité. Pourtant, l’homme, qui dit ne pas avoir eu un week‐end libre depuis le 11 novembre, est marqué par la fatigue. «Les policiers sont des éponges. Tous les jours, ils sont confrontés à la misère sociale, à la mort. Tous les jours, on nous insulte», avoue‐t‐il à demi‐mot.

«Ils veulent juste éviter qu’on passe à l’acte avec une arme de service»

La semaine dernière, Christophe Castaner a annoncé la mise en place d’une «cellule alerte prévention suicide». D’ici quinze jours, une ligne téléphonique sera notamment ouverte en continu pour que les gardiens de la paix puissent contacter des psychologues. «Nous pouvons déjà faire remonter nos problèmes à notre hiérarchie directe. Le problème c’est qu’ils ne font rien !», déplore Boris. Pour lui, la cellule voulue par le gouvernement est «un pansement sur une jambe de bois».

Pire encore selon les policiers : quand un gardien de la paix tourmenté s’exprime auprès des psychologues sur son mal‐être, la direction, avertie, choisit parfois de le désarmer. «Ils ne prennent pas nos problèmes en compte. Ils veulent juste éviter qu’on passe à l’acte avec notre arme de service», s’étrangle Boris. «C’est la double sanction», soupire Amanda*, la trentaine. La jeune femme blonde platine en est certaine : la crainte de cette «punition» incite les policiers à se taire.

Après le rassemblement, certains policiers échangent devant la préfecture. Crédits : Justine Rodier

Depuis dix‐sept ans que Boris fait ce métier, il note quelques légers changements quant aux comportements des policiers. «Avant, c’était tabou. Maintenant, on parle un peu plus du mal‐être qu’il y a dans la profession», remarque‐t‐il. Avant d’ajouter : «Aujourd’hui, certains jeunes collègues disent qu’ils vont démissionner. Avant, on avait honte de ne pas y arriver.»

Aux lourdes pressions, difficilement avouables, s’ajoutent les problèmes d’argent. Après presque 20 ans de métier, Boris est payé à peine plus de 2000 euros. Faible rémunération, estime celui qui s’est déjà «fait planter trois fois et a reçu deux impacts de balles». À cause du prix du billet de train, Léo*, marseillais de 38 ans, ne retourne pas souvent dans la cité phocéenne où vivent sa femme et ses enfants. «La vie est compliquée. Manger au resto, c’est difficile», soupire Amanda.

«Aujourd’hui on se rassemble. Demain tout aura recommencé»

Après toutes ces années, Boris n’y croit plus. «Aujourd’hui on se rassemble et on proteste mais ça ne changera rien. Demain tout aura recommencé et nous perdrons d’autres collègues», souffle‐t‐il, consterné. En cinq ans, quatre d’entre eux ont mis fin à leurs jours. De ces mots glaçants, Amanda résume la situation : «Dans la police, le suicide est devenu banal.»

À la préfecture de la rue Albert, tous les policiers ont salué l’hommage rendu à leurs collègues. Mais «encore une fois», ils déplorent que la hiérarchie n’ait pas été «à la hauteur du drame». Léo est sidéré : «Aucun membre de la hiérarchie n’a pris la parole !»

«Si nos collègues de l’intersyndicale n’avaient pas appelé au rassemblement et à une minute de silence, personne n’aurait rien fait», murmure Amanda. «Les syndicats ont fait un rassemblement parce qu’ils le souhaitaient», dit un commissaire divisionnaire de la préfecture de police. «En interne, personne ne peut affirmer que nous n’en avons pas parlé», poursuit‐il avant de s’éclipser : «Je ne souhaite pas communiquer davantage.»

Devant la préfecture, Boris échange avec ses collègues. Malgré tout ce que son travail lui fait endurer, il ne partira pas. «Au quotidien, je suis récompensé par les remerciements des gens que j’aide», sourit‐il. En 2015, le policier a sauvé trois enfants, coincés dans un immeuble en feu à Bobigny. «Cela m’a valu dix jours d’hospitalisation, mais j’étais fier», déclare l’homme, également père de trois enfants. Tout ce qu’il demande aujourd’hui, c’est «la reconnaissance de [sa] hiérarchie». Aujourd’hui, il dit être très loin du compte. «Je vais peut‐être vous choquer en disant ce qui va suivre. Mais l’administration policière a du sang sur les mains.»

*Les prénoms ont été modifiés.