Manifestants à louer : quand la lutte sociale s’ubérise

La plateforme numérique Wistand propose de manifester « par procuration ». Réputés experts dans l’art et la manière de manifester, les Français se laisseront-ils séduire par la révolte populaire 3.0 ?

Selon le Larousse, manifester revient à « faire une démonstration collective sur la voie publique ; y participer ». Mais si on ne se rend plus soi‐même sur place, est‐ce toujours manifester ? Grégoire Laugier, un entrepreneur de 35 ans, répond par l’affirmative. Il a lancé il y a une semaine la plateforme en ligne Wistand (phonétiquement we stand en anglais, nous nous tenons debout, en français).

Le concept ? Permettre à des particuliers de payer d’autres personnes pour manifester à leur place, moyennant 15 euros par heure. Les manifestants, « les messagers » dans le vocabulaire Wistand, peuvent s’adapter aux demandes de leur « mécène ». T‐shirt à message, casquette ou banderoles, le manifestant, géo‐localisé le temps du parcours, peut même être personnalisé si besoin.

« Offrir une voix à la France périphérique »

Originaire d’un petit village des Deux‐Sèvres, Grégoire Laugier a voulu offrir « à une majorité silencieuse », addict aux réseaux sociaux, un outil « qui permet un ancrage dans le monde réel ». Évoquant une « France périphérique », il ajoute : « Tout le monde n’a pas la possibilité de poser un jour de congé,  prendre le train, aller à Paris, acheter un sandwich pour manifester… » A l’écouter, la manifestation, contrairement à la grève, serait avant tout un acte démonstratif. La présence physique pourrait donc être déléguée, le plus important consistant en une présence symbolique, quelle qu’elle soit.

« Ce genre d’initiative prouve bien que manifester n’a aucun sens pour eux. Manifester, c’est personnel », fustige, à l’inverse, Alain Geismar. Leader aux côtés de Daniel Cohn‐Bendit lors des manifestations de mai 68, l’homme de 79 ans déplore l’aspect mercantile du projet. « C’est transformer la manifestation en acte commercial, et ça, c’est lamentable », coupe‐t‐il court, excédé.

« Défendre ses convictions soi‐même »

Même réaction dubitative chez Warren Dalle, un Gilet jaune de 23 ans. Ce jeune Lyonnais se dit « désarçonné » par l’initiative. Lors de l’acte XVIII, en mars, il a déboursé en tout plus de 100€ pour venir à Paris. « Quand je manifeste, j’y mets tout mon être. C’est quand même plus fort de défendre ses convictions soi‐même, non ? »

Malgré ces critiques, Grégoire Laugier soutient qu’un réel engouement est en train de naître pour son projet. « Nous n’avons quasiment pas de mécènes pour le moment, mais on a une cinquantaine de demandes par jour pour devenir “messagers”. J’ai également reçu de très nombreux messages de soutien. » A ceux qui critiquent son initiative, Grégoire Laugier assure juste proposer un outil « qui s’adapte à la société. »

Un « calcul à faire »

« La société on ne doit pas s’y adapter, on doit la changer » riposte Warren. Sans condamner pour autant le modèle de Wistand. « Chez les Gilets jaunes, on a tendance à dire que toutes les initiatives sont bonnes à prendre. Alors, si ça peut aider des gens à venir aux manifs, moi je dis pourquoi pas ? C’est un calcul à faire… »

En attendant que sa plateforme prenne de l’ampleur, Grégoire Laugier s’active. Prochaine étape pour son application : les États‐Unis. « Avec la présidentielle de 2020, la candidature de Donald Trump et toutes les contestations qu’il risque d’y avoir, il y a une vraie possibilité de s’implanter là‐bas. » Son projet a déjà été retenu aux FABA, les French American Business Awards, une convention censée repérer les idées de demain. Après le « french art de vivre », le « french art de manifester » pourrait s’exporter outre‐Atlantique.