Burn‐out, stress professionnel : il y a encore du travail

Si en 10 ans, « l’affaire des suicides » de France Télécom a fait évoluer certaines pratiques en matière de management, des progrès restent à faire dans la prise en charge de la santé mentale au travail.

Quand le collègue de Madeleine s’est suicidé, il ne faisait aucun doute pour elle que son geste était lié à sa surcharge de travail. Mais aucune lettre ne le prouve. Membre du Comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CHSCT) d’une entreprise de métallurgie, elle avait alerté sur son épuisement et l’ambiance délétère de son service. « Régulièrement, des salariés voient leur bureau déplacé du jour au lendemain pour des raisons obscures, sans communication préalable », détaille‐t‐elle.

Selon une étude de 2015, deux salariés sur dix seraient menacés de burn‐out, et un actif sur cinq présente « une détresse orientant vers un trouble mental ». L’agence Santé publique France estime quant à elle que 480.000 salariés sont touchés par des troubles psycho‐sociaux liés à leur travail.

Laurence Breton‐Kueny, vice‐présidente de l’Association nationale des directeurs des ressources humaines, ne conteste pas l’existence de cas dramatiques mais assure que les entreprises agissent contre ces problèmes de souffrance au travail. Selon elle, les accords d’entreprise signés sur la qualité de vie au travail « montrent que le sujet est mis sur la table » : « 600 accords ont été signés sur la qualité de vie au travail et 26 sur la prévention des risques de septembre 2017 à août 2018 ».

En 2016, 10.000 accidents du travail concernaient des affections psychiques d’après l’Assurance maladie, une tendance en hausse. Pourtant, la même année, seulement 1,6% de l’ensemble des arrêts maladies était officiellement dûs au stress.

Le manque de personnel de soutien (psychologues) : un des facteurs les plus mentionnés dans l’enquête 2019 A Better Work Force

Cela serait dû à la difficulté d’affirmer un lien de causalité entre le stress au travail et les arrêts maladie. « Quand un salarié se présente disant “j’ai de fortes migraines, je suis épuisé, je me sens déprimé”, ça peut être lié au travail, mais il y a une difficulté à l’identifier de manière certaine. » Sandrine Vialle‐Lenoël est la fondatrice d’un service de consultations des souffrances au travail. « Jamais le salarié ne dira que l’arrêt de travail est pour sa santé mentale, ça reste un tabou »ajoute Patricia Miquel, médecin du travail. C’est ce que confirme l’étude The Workforce View in Europe 2019 : 30% des salariés européens n’osent pas parler librement de santé mentale au travail. 

 

Une injonction au bonheur au travail 

Lucile, 30 ans, est responsable marketing dans le domaine des dispositifs médicaux. Son entreprise a été rachetée en 2016 par un grand groupe pharmaceutique. Une de ses collègues a fait deux fausses couches, causées selon elle par un burn‐out. Lors d’un contrôle de gestion elle apprend que le groupe a déjà payé plusieurs amendes reçues du Conseil de Prud’hommes. Alors que l’entreprise présente ses projets de « random lunch » — des repas censés favoriser le contact entre les salariés -, de divertissement, et de télétravail, les employés craquent sous le stress. 

Lorsque Lucile tente de parler et de négocier certaines deadlines, sa responsable la culpabilise : « il faut que tu prennes du recul, t’as pas tant de choses à faire, comparé à d’autres ». Selon elle, les employés sont depuis incités à « se surveiller » plutôt qu’à s’aider. « On ne peut pas parler de santé mentale au travail, de peur d’être dénoncé aux RH, assène‐t‐elle, lasse. Prendre des RTT pour raison de santé est impossible.»

« Ça n’est pas simple de parler de soi dans une entreprise de manière intime. Il y a une injonction au bonheur au travail, dans la culture d’entreprise de ces dernières années. Mais ce discours peut engendrer le mal‐être : la vie c’est aussi accepter le conflit », explique Mme Vialle‐Lenoel.

Pourtant le RTT est souvent la solution la plus simple pour les employés qui sont au bord de l’épuisement. « Les employés demandent souvent un jour de congé sous prétexte de rendez‐vous », explique Mme Vialle‐Lenoel. Mais il faut encore que l’entreprise permette de poser des jours. D’après le docteur Alain Carre, le RTT permet d’éviter l’arrêt de travail, qui peut être vu comme une faiblesse par l’entreprise. 

Médecin du travail, principal allié

Pour Sabine Vialle‐Lenoel, une solution serait de faciliter et valoriser l’accès au médecin du travail, et de déclencher des interventions externes dès que des problèmes sont déclarés.

Pour faciliter le dialogue, « le médecin du travail est LE référent, en dehors de tout circuit hiérarchique, auquel le salarié peut se sentir disposé à parler de sa souffrance au travail », insiste Sabine Vialle‐Lenoel, psychosociologue et consultante en prévention des risques professionnels.

Le médecin du travail est d’autant plus utile qu’il possède une vision d’ensemble de l’entreprise. D’après le docteur Alain Carre, vice‐président de l’association de médecine du travail, « le salarié s’auto-culpabilise souvent » mais les professionnels de santé au travail peuvent « faire comprendre que d’autres sont dans cette situation, que la responsabilité est en lien avec l’organisation du travail ».

Pour le Dr Carre, la pénurie de médecins du travail aggrave la situation et la responsabilité retombe sur les épaules des infirmières : « il  est plus difficile dans ces conditions de construire la confiance inhérente à tout acte médical ».