Ecologie dans le programme LREM : « un contre‐feu », selon Jean Petaux

Le politologue décrypte pour Newsroom CFJ les ambitions européennes de la liste LREM. Pour lui, l'axe sur l’écologie sert à détourner l'attention de la tête de liste.

À deux semaines des élections européennes, la République en marche a publié mercredi soir son programme intitulé « Renaissance ». Le parti a choisi de faire de la défense de l’environnement une priorité. Selon Jean Petaux, politologue et professeur à Sciences Po Bordeaux, la diffusion tardive du programme, attendu depuis longtemps, « tient au fait qu’une bonne partie de l’agenda politique a quand même été totalement absorbé par la gestion de ce qu’on peut appeler la crise des gilets jaunes. Pour LREM, comme pour d’autres, la question européenne n’était pas en haut de l’agenda politique. » Pour lui, l’aspect stratégique de la publication de « Renaissance » est indéniable : « C’est pour essayer d’allumer une sorte de contre‐feu à la focalisation des critiques sur la tête de liste (Nathalie Loiseau ndlr), ce qui est un procédé assez classique où vous essayez de donner un autre os à ronger, à la fois aux opposants politiques, mais surtout aux observateurs, aux médias.»

L’écologie, terreau fertile des partis politiques

Malgré les vives réactions des opposants politiques après la publication du programme LREM, Jean Petaux analyse le fait d’avoir mis la question écologique au cœur du projet comme « assez bien joué politiquement parlant ». Selon lui, « cela crée de la perturbation dans les discours des formations politiques qui, traditionnellement,  font de la question environnementale leur socle électoral ou leur fonds de commerce », affirme‐t‐il, avant de souligner :« Surtout pour des élections européennes, où on sait, au moins depuis trois expériences, que les Verts s’en sortent plutôt mieux à ces élections qu’ailleurs. » En 2015, lors du dernier scrutin européen, ils avaient remporté 8,95% des voix, tandis qu’à la présidentielle de 2012, leur score était nettement plus bas et atteignait seulement 2,31%.

Ce que confirme Jean Petaux dans son analyse sur les européennes : « C’est une élection dont la couleur est en phase avec celle d’Europe Écologie des Verts. Ils peuvent peut‐être estimer que LREM vient braconner sur leurs terres écologiques. C’est aussi, quelque part, les limites de l’écologie politique à la française qui est, par rapport au modèle allemand ou belge par exemple, particulièrement défaillante et inapte à s’organiser comme une force politique cohérente. Donc d’une certaine façon, c’est légitime de leur point de vue de considérer qu’il y a là une forme de captation de monopole vert. » Pour le politologue, « on mesure assez facilement le caractère universel et transpartisan des thématiques écologistes. D’ailleurs, pratiquement toutes les formations politiques, avec plus ou moins d’intensité, d’enthousiasme et de sincérité, ont récupéré la thématique verte et se la sont appropriée. »

« Une tentative dont on ne sait pas encore si elle est désespérée ou si elle est raisonnée »

Jean Petaux l’affirme, derrière l’annonce de ces grandes mesures écologiques, il s’agit d’« une tentative dont on ne sait pas encore si elle est désespérée ou si elle est raisonnée. » Mais une chose est sûre : l’objectif est « d’arrêter, en quelque sorte, l’hémorragie liée au choix de la tête de liste. » En plus de mobiliser l’attention sur l’aspect écologique du programme plutôt que sur Nathalie Loiseau, au coeur d’une polémique liée à engagement aux côtés de militants d’extrême-droite lors d’élections étudiantes, une ambition visant à séduire les électeurs encore indécis semble se dégager. Il prédit aussi « une forme de dramatisation du fait du positionnement du binôme de tête : RN versus LREM », et des commentaires sur le potentiel faible taux de participation,

Selon lui, cette année, il n’y a pas eu de « choix de personnalité de stature nationale » pour endosser le rôle de tête de liste. Cela pousse « à se demander s’il n’y avait que ça sur l’étagère et quelles sont les vraies raisons d’un tel choix de casting. » Bien que les grandes mesures annoncées, comme la création d’une banque européenne pour le climat ou l’investissement d’un milliard d’euro d’ici 2024 pour l’environnement, aient leur « pertinence », « cela reste quand même très technique dans un contexte où le taux d’abstention sera sans doute le double du score du parti qui arrivera en tête. On n’est pas dans la même octave, clairement » conclut‐il.

Irène Ahmadi