«L’objectif européen en matière d’émissions carbone est obsolète»

INTERVIEW - Pour Anne-Catherine Husson-Traore, membre du Groupe d’experts de haut niveau sur la finance durable, il ne faut pas se réjouir outre-mesure des chiffres de l'étude d'Eurostat selon laquelle les émissions de CO2 ont diminué de 2,5% dans l'Union européenne. 

Anne‐Catherine Husson‐Traore est Directrice générale de Novethic, média expert de l’économie responsable. Elle a été nommée membre du Groupe d’experts de haut niveau sur la finance durable auprès de la Commission Européenne en décembre 2016. Pour Newsroom CFJ, elle commente l’étude d’Eurostat selon laquelle les émissions de Co2 ont baissé dans 20 pays de l’UE.

Newsroom CFJ.- Une diminution de 2,5% des émissions de CO2 en Europe entre 2018 et 2017, c’est une bonne nouvelle ?

Anne‐Catherine Husson‐Traore.- L’étude ne nous dit pas grand‐chose. La baisse d’émissions d’une Europe vieillissante et désindustrialisée est logique. Pour autant, ce n’est pas pour ça que la température mondiale baisse. La question de la lutte contre le changement climatique est planétaire.

En 2015, l’accord de Paris a fixé un cap : celui de limiter, à la fin du siècle, la hausse de température à 2 degrés. Pour l’instant, on se dirige plutôt vers une hausse de 4,5 degrés. La question, c’est: «Est‐ce que diminuer nos émissions carbone, en Europe, va nous aider à atteindre ce cap ?» En l’état actuel des choses, ça ne me semble pas être le cas. Parce que l’Europe n’a pas arrêté d’importer des produits chinois, par exemple, dont la production et le transport émettent énormément de CO2. Ce sont des émissions indirectes, qui ne sont pas prises en compte par Eurostat. 

L’Europe se rapproche tout de même de son objectif: diminuer de 20% ses émissions carbone entre 1990 et 2020…

Oui, on va sans doute y arriver. Mais de toute façon, cet objectif est obsolète ! Aujourd’hui, on a externalisé nos émissions de CO2. Donc diminuer nos émissions en Europe, ce n’est absolument pas suffisant. Un chiffre : si on utilise tout le pétrole que les compagnies ont encore en réserve dans le monde, on dépassera les 6 degrés supplémentaires à la fin du siècle. Donc, il faut changer le système, changer le «mix énergétique», changer de point de vue sur la question. Cela passe évidemment par la baisse des émissions carbone, mais surtout par un changement stratégique au niveau mondial. Il faut suivre l’exemple d’Ikea : ils ont ouvert un magasin en plein Paris, et du coup, les clients n’ont plus à prendre la voiture pour s’y rendre… C’est un progrès.

Comment expliquer les disparités entre les différents pays européens ?

 

C’est le drame de la stratégie européenne. L’objectif est commun, mais le chemin pour y arriver ne l’est pas. Chaque pays a la souveraineté pour décider quelle politique, quel «mix énergétique» il décide d’adopter. Typiquement, le Portugal a mis en place une importante stratégie solaire, mais en Europe de l’Est, jusqu’à l’Allemagne, on continue d’utiliser énormément les centrales à charbon. D’ailleurs, en Europe, les neuf entreprises qui émettent le plus de CO2 sont des centrales à charbon, dont sept sont situées en Allemagne, une en Pologne et une en Bulgarie.

C’est une vraie incohérence : l’Union européenne a signé l’Accord de Paris, mais pour aller au bout de la logique, il faudrait que la politique environnementale européenne soit gérée au niveau européen.