L’inquiétude des industriels face à la possible fin du remboursement de l’homéopathie

Les Français en sont les plus gros consommateurs dans le monde. Pourtant, l’homéopathie pourrait bientôt ne plus être remboursée par l’assurance-maladie. La Haute autorité de santé (HAS), saisie par la ministre de la santé Agnès Buzyn, doit rendre ce jeudi un avis provisoire sur cette question. 

Selon le journal Libération, l’avis devrait tendre vers un déremboursement mais rester confidentiel, pour permettre une contradiction des industriels durant dix jours. Mais les laboratoires n’ont pas attendu la réponse de la HAS pour se défendre.

Financement d’une campagne

Sept Français sur dix reconnaissent recourir à l’homéopathie pour se soigner. Les consommateurs sont donc un levier d’action tout trouvé pour les fabricants d’homéopathie pour contrer la proposition de cesser le remboursement. Boiron, Lehning, Weleda… Les plus gros laboratoires participent au financement d’une campagne sur Internet visant à promouvoir les traitements homéopathiques. Le but : récolter un maximum de signatures sur une pétition défendant le remboursement de l’homéopathie. Au 15 mai 2019, elle comptait 398 663 participants. 

La campagne est également soutenue par des organisations professionnelles comme, entre autres, le Syndicat National des Médecins Homéopathes Français (SNMH) ou la Fédération Nationale des Sociétés Médicales Homéopathiques de France (FNSMHF). 

Le slogan « Mon homéo, mon choix » reprend l’un des principaux arguments des pro‐homéopathie. « Nous avons le droit de choisir de nous soigner par une thérapeutique sûre, prescrite et conseillée par des professionnels de santé », avance ainsi le site de la campagne. Une campagne axée sur la pratique de l’homéopathie, ce qui permet de contourner les règles très strictes qui encadrent la promotion des médicaments en France.

Les slogans pro‐homéopathie se sont délocalisés jusqu’aux fils du réseau social Instagram. Ainsi des mamans aux milliers d’abonnés, comme Millie et ses 11 800 fans, ont posté des messages appelant à signer la pétition « Mon homéo, mon choix ». Tous les posts sponsorisés de la sorte racontent peu ou prou la même histoire, en insistant sur le fait de donner de l’homéopathie à ses enfants. « J’ai commencé à prendre de l’homéopathie pendant ma grossesse et j’ai continué avec [ma fille] »,  raconte ainsi Millie. 

Mummychamallow et sa communauté de 17 200 personnes témoigne de même : « Quand j’étais petite, ma maman me dégainait souvent des petits tubes d’homéopathie pour toutes sortes de maux. […] Depuis que je suis devenue maman, j’ai pris le même réflexe pour les bobos, pour mieux accompagner les mauvais effets des vaccins, pour le stress…» En tout, 167 publications marquées du #monhomeomonchoix ont été publiées sur Instagram. 

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Quand j’étais petite, ma maman me dégainait souvent des petits tubes d’homéopathie pour toutes sortes de maux. Elle m’en donnait souvent quand je tombais ou me faisais mal. J’étais une vraie casse‐cou ! Depuis que je suis devenue maman, j’ai pris le même réflexe pour les bobos, pour mieux accompagner les mauvais effets des vaccins, pour le stress… L’homéopathie fait partie de ma vie de maman. Et d’ailleurs, j’ai signé la pétition contre le Dé‐remboursement de l’homéopathie car je pense que c’est quelque chose qui fait du bien. ️ Si la cause te parle, tu as le lien de la pétition en Story. En collaboration avec MonHomeoMonchoix . #monhomeopathie #bienetre #sante #mum #collab #kids #family #monhomeomonchoix

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Les partenariats rémunérés sont signés entre les influenceuses et un intermédiaire, une agence de marketing, selon une enquête de Numerama. Julienne, instagrammeuse ayant participé à la campagne, a néanmoins affirmé à la publication que sa « liberté d’expression » avait été « totale » et que son texte n’avait pas été retouché par les représentants de la campagne. Mais cette diffusion massive de messages pro‐remboursement de l’homéopathie irrite les anti. Pour certains, ils sont une preuve de plus de l’influence des lobbys homéopathiques dans le débat et des grands laboratoires. 

« Une incidence significative sur la rentabilité de l’entreprise »

Il faut dire que le déremboursement de l’homéopathie, si elle été décidée par Agnès Buzyn, affecterait les résultats de Boiron. Le chiffre d’affaires du laboratoire repose à 70% sur des produits homéopathiques remboursés. L’entreprise a même investi dans une nouvelle unité de production à la pointe de la technologie, à Messimy, près de Lyon. En 2018, le numéro 1 mondial du secteur a obtenu un résultat net de 57 millions d’euros environ, en baisse de 26% environ par rapport à 2017. Et son plus gros marché est la France : 60% du chiffres d’affaires annuel. 

Dans son rapport d’activité daté de 2018, le laboratoire pointe les conséquences d’un déremboursement de l’homéopathie sur les affaires du groupe : « la modification des conditions de prise en charge des médicaments homéopathiques peut avoir une incidence significative sur l’activité et la rentabilité de l’entreprise »

Plus précisément, Boiron assure que ne plus rembourser l’homéopathie menacerait «  plus de 1 000 emplois (…) sur nos 34 sites », selon les propos de Valérie Lorentz‐Poinsot, directrice de Boiron, au micro de France 3 en avril. 

L’efficacité du traitement au coeur du débat

La polémique a pris de l’ampleur à partir de mars 2018 : une tribune publiée par 124 médecins appelait à cesser de considérer l’homéopathie comme un médicament. Deux mois plus tard, en mai 2018, la ministre de la Santé, Agnès Buzyn, s’était montrée catégorique au sujet du remboursement, sur France Inter : « si [l’homéopathie] est utile, elle restera remboursée. Si elle est inutile, elle arrêtera de l’être. » 

Pour justifier l’utilité des granules homéopathiques, Boiron s’appuie sur l’étude EPI3, « réalisée avec l’une des meilleures équipes scientifiques dans le domaine de la pharmaco‐épidémiologie. L’étude a donné des résultats très satisfaisants concernant l’intérêt de la pratique médicale homéopathique dans trois groupes de pathologies parmi les plus courants en médecine générale : les troubles du sommeil et anxio‐dépressifs, les infections des voies aériennes supérieures et les douleurs musculo‐squelettiques », indique le rapport d’activité 2018.

Mais selon le collectif Fakemed, « un groupe de professionnels de santé aux spécialités et aux modes d’exercice très divers », soutien de la tribune « des 124 » publiée dans Le Figaro, cette étude ne tient pas. Dans un document en ligne, le collectif critique notamment « des insuffisances méthodologiques profondes » de l’étude EPI3.

Le remboursement de l’homéopathie a coûté, en 2017, 129,6 millions d’euros dont 70 millions d’euros de préparations magistrales sur un total de 19,9 milliards de médicaments remboursés. Médicament effectif ou non, l’homéopathie représente donc 0,65% des frais remboursés par l’assurance-maladie chaque année.