Nord‐Est syrien : les ambitions de chaque camp

Bombardements turques, troupes de Damas, forces kurdes, militaires américains, djihadistes… Décryptage des multiples acteurs de la région à l’heure de l’offensive turque

C’est à nouveau le chaos dans le Rojava. Sous contrôle kurde, cette région du Nord‐Est de la Syrie est soumise à des bombardements turcs depuis mercredi dernier. En réaction, les forces du régime syrien avancent vers la frontière turque, avec l’accord des Kurdes. Questions‐réponses pour comprendre les forces en présence.

Quel est l’objectif de la Turquie ?

Profitant du déplacement des troupes de Bashar al‐Assad de leur région vers Alep à l’été 2012, les Kurdes ont entamé un processus d’autogouvernement dans les cantons d’Afrine, Kobané et Djézireh. L’expérience du Rojava, nom de cette région autoadministrée, a suscité des peurs à Ankara. Pour le président turc, Recep Tayyip Erdogan, les Forces démocratiques syriennes (FDS), qui contrôlent le Rojava, sont l’équivalent du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), qui combat l’État turc depuis trente ans pour réclamer l’autonomie des Kurdes. Pour Ankara, Washington et l’UE, le PKK est considéré comme un groupe terroriste.

C’est la troisième offensive en trois ans, après des attaques contre ce territoire en 2016 et 2018. Erdogan a  toujours les mêmes objectifs : créer une « zone de sécurité » de 32km le long de sa frontière avec la Syrie en éloignant les FDS, et « permettre le retour des réfugiés syriens dans leur pays ». Si quelques trois millions de Syriens qui ont trouvé refuge en Turquie depuis le début du conflit syrien en 2011, leur déplacement forcé à une région – dont ils ne sont pas originaires – serait un bouleversement démographique pour cette zone.

Comment réagissent les Kurdes à l’offensive turc ?

Les attaques d’Ankara ont fait plus de 150 morts, dont une cinquantaine de civils, et ont entraîné l’exode de plus de 130 000 personnes selon les Nation‐Unies. L’ONU dénonce ce mardi 15 octobre des exécutions sommaires, qui « constituent des violations graves et peuvent constituer un crime de guerre », d’après un porte‐parole du Haut‐Commissariat de l’ONU aux droits de l’Homme, Rupert Colville.

Face à ce bilan humain, les FDS ont choisi dimanche 13 octobre de passer un accord avec le régime syrien, prévoyant le déploiement de l’armée de Damas dans le nord de la Syrie. « Entre les compromis et le génocide de notre peuple, nous choisirons la vie ». Pour le haut‐commandant des Forces démocratiques syriennes (FDS), pas de doute : l’accord est nécessaire pour protéger les populations civiles kurdes. Le recours à l’armée syrienne signe la fin d’une expérience d’autogestion pour les Kurdes.

Comment la Syrie voit l’accord passé avec les Kurdes ?

« Le régime syrien rêvait de reprendre le contrôle sur toute la Syrie, » explique Khattab Abou Diab, spécialiste du Moyen‐Orient et professeur à l’université Paris‐Sud.  L’opération lancée par Ankara a permis au président syrien de se positionner comme étant le seul recours des FDS, et l’accord avec les Kurdes lui donne le droit d’imposer de nouveau son autorité sur ce territoire hors de son contrôle depuis l’été 2012. Pour Bachar al‐Assad, l’accord avec les forces kurdes est donc jouissif.

Quelle responsabilité des Américains dans l’offensive turque ?

L’annonce par le président américain Donald Trump du retrait des troupes américaines à partir du 7 octobre signalait le feu vert pour Erdogan, et l’offensive turque a débuté dans la foulée. La décision a été largement perçue comme une trahison des forces kurdes, alors que les États‐Unis, et plus largement l’Occident, se sont fortement appuyés sur le FDS dans la lutte contre Daesh. « Les Kurdes ont été à la hauteur de cette alliance, avec presque 10 000 morts, explique Khattab Abou Diad. C’est énorme comme sacrifice, et maintenant on les lâche ! »

Pourquoi les camps de proches de djihadistes sont‐ils menacés ?

Dans trois prisons principales – Aïn Issa, Roj et Al‐Hol – les Kurdes détiennent des milliers de combattants ou de proches du groupe État islamique. 800 personnes se sont enfui du camp Aïna Issa dimanche 13 octobre. Les Kurdes ont annoncé ne pas pouvoir assurer la surveillance de ces camps, alors que leurs soldats combattent les troupes turques. Pour les présidents Trump et Erdogan, les Kurdes ont volontairement relâché les prisonniers, afin de forcer les Occidentaux à s’impliquer davantage. Le ministre français des Affaires étrangères, Jean‐Yves Le Drian, a annoncé aux députés ce mardi qu’il se rendait en Irak pour discuter de la sécurité de ces campements, « avec l’ensemble des acteurs, y compris les Kurdes ».