Alicem, l’application de reconnaissance faciale qui inquiète

La technologie de reconnaissance faciale, testée depuis juin par le ministère de l’Intérieur pour permettre aux citoyens de se connecter aux services de démarches administratives en ligne, fait débat.

Souriez, clignez des yeux, tournez la tête à droite puis à gauche. Voilà, vous venez de scanner votre visage grâce au système d’authentification en ligne certifié sur mobile (Alicem). Vous pourrez désormais accéder aux interfaces numériques du service public comme impots.gouv.fr, ameli.fr ou encore lacaf.fr. Développé par l’entreprise Gemalto, filiale du groupe français Thalès, ce dispositif, testé depuis juin et annoncé pour la fin de l’année, permet de se connecter à l’ensemble des sites de services en ligne en vérifiant la concordance des traits du visage avec la pièce d’identité. On fait le point sur son utilité et les inquiétudes qu’il suscite.

Simplifier les démarches administratives

Le ministère de l’Intérieur, conjointement avec le secrétariat d’Etat au numérique, espère ainsi simplifier les démarches en ligne des citoyens. « La majorité des démarches publiques et privées sont aujourd’hui dématérialisées, rappelle Julien Anthonioz‐Blanc, responsable des projets et du développement des applications à la direction de la modernisation et de l’action territoriale (DMAT), sur le site du ministère de l’Intérieur. En conséquence, il devenait indispensable d’offrir aux usagers un moyen sécurisé de prouver leur identité dans cet espace numérique. »

Alicem se veut en effet un rempart contre l’usurpation d’identité et la cybercriminalité. « Nous serons les seuls à produire une identité numérique qui puisse prétendre au niveau de fiabilité élevé tel que l’a défini le règlement européen eIDAS (Electronic Identifiation Authentication and trust Services) », assure Julien Anthonioz‐Blanc.

A terme, l’application pourrait permettre aux citoyens d’éviter de se rendre aux guichets ou de fournir de nombreux documents officiels pour s’authentifier dans le cadre de démarches plus complexes.

« Une porte d’entrée vers la banalisation de la reconnaissance faciale »

Mais cette première étape dans l’utilisation de la reconnaissance faciale inquiète bon nombre de militants, qui exigent des garanties sur l’utilisation de cette nouvelle génération de données personnelles et la protection de l’anonymat. La Quadrature du Net, association de défense des droits fondamentaux sur le numérique, a déposé en juillet un recours auprès du Conseil d’Etat afin d’obtenir l’annulation du décret de mise en application d’Alicem. « Ce projet est une porte d’entrée vers la banalisation de la reconnaissance faciale. Nous avons souhaité lancer le débat pour que la société civile s’en saisisse » précise Noémie Levain, membre bénévole de l’organisation et juriste de profession.

La Commission nationale de l’informatique et des libertés (CNIL) avait averti dès octobre 2018 sur l’incompatibilité de l’application Alicem avec le règlement général pour la protection des données (RGPD). Car, même si l’internaute aura toujours le choix de se rendre en guichet, s’il opte pour une démarche en ligne, il sera contraint de scanner son visage.

Risques d’erreurs et de piratage

Le ministère assure lui sur la page officielle de l’application que « les données personnelles sont uniquement enregistrées sur le téléphone portable de l’utilisateur, sous son contrôle exclusif » et qu’elles « ne seront pas transmises à des tiers ».  Mais l’Etat sera‐t‐il vraiment en mesure de tenir cette promesse? Le spécialiste en cyber sécurité Baptiste Robert, alias Eliotte Alderson (voire tweet ci dessous), assure que le système est extrêmement facile à pirater. « Il existe toujours un risque de faille de sécurité, ajoute Noémie Levain. Il s’agit de données extrêmement sensibles : nous n’avons qu’un visage, on ne peut pas le changer. »

L’algorithme de reconnaissance faciale est par ailleurs sujet à des anomalies, car il est entrainé principalement sur des photos d’hommes de type caucasien. Les taux d’erreur atteignent jusqu’à 35% chez les femmes noires, contre un taux nul chez les hommes blancs, d’après une étude publiée en février 2018.

Une instance spécifique pour évaluer les expérimentations

Face à la montée des inquiétudes, Cédric O, secrétaire d’Etat au numérique, a annoncé lundi dans Le Monde la création d’une instance spécifique qui « superviserait et évaluerait les expérimentations ». « Nous sommes ouverts à des techniques alternatives d’authentification forte, a‐t‐il concédé. Il y aura, le cas échéant, des mécanismes d’enrôlement qui ne passent pas par la reconnaissance faciale. »

Alicem devait être mis en application avant la fin de l’année 2019, mais la date risque d’être reportée. « Les députées Paula Forteza et Christine Hennion ont débuté un travail pour le compte de l’Assemblée nationale sur le sujet de l’identité numérique, a expliqué Cédric O. Nous n’ouvrirons pas le test plus largement avant que nous ayons eu leurs premiers retours. »

Lise Roos‐Weil