Comprendre l’impuissance de l’UE face à l’attaque turque en Syrie

Alors que l’armée turque et les Kurdes s’affrontent en Syrie, les chefs d’Etats européens ne peuvent freiner les hostilités. Désunie, isolée, victime de “chantage aux réfugiés”, l’UE peine à s’affirmer contre la Turquie… leur allié au sein de l’OTAN.

En sept jours, l’offensive turque contre les forces kurdes, a causé l’exode de 160 000 personnes. Dans le nord‐est de la Syrie, 70 civils syriens ont déjà été tués et environ 300 combattants (tout parti confondu) sont morts. Abandonnés par les occidentaux, les Kurdes ont négocié une alliance avec le dictateur syrien Bachar Al‐Assad, pour repousser l’invasion.

Du côté de l’Union européenne (UE), les réponses sont timides. Beaucoup de condamnations, une flopée de déclarations, un début d’embargo… mais peu d’actes concrets. En Syrie, les Kurdes sont pourtant les partenaires des occidentaux dans la lutte contre les jihadistes de Daech. On vous explique pourquoi l’Europe semble incapable de réagir.

1. La Turquie est membre de l’OTAN

Les Etats européens sont liés à la Turquie par le biais d’une alliance nouée en pleine guerre froide. L’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN) a vu le jour pour défendre l’Europe de l’Ouest contre les velléités expansionnistes de l’Union soviétique. Malgré l’effondrement de l’URSS en 1991, l’alliance perdure et il est difficile pour les Européens de se montrer trop agressif vis‐à‐vis de leur allié turc.

Exercice d’entraînement de soldats de l’OTAN en octobre 2018, en Finlande.

Jens Stoltenberg, secrétaire général de l’OTAN, a ainsi choisi de ne pas condamner l’offensive turque. Réservé, il a préféré exhorter Ankara à agir “avec retenue”. “L’UE n’est pas en très grand décalage par rapport à la position modérée de l’OTAN”, estime Patrice Moyeuvre, ex‐général de brigade et chercheur associé à l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS).

“Certains Etats européens, notamment les Etats de l’Est, sont extrêmement attachés à l’intégrité de l’OTAN, parce qu’ils ont peur du voisin russe… et du coup veulent éviter des sanctions contre un membre de l’OTAN”, analyse Antoine Michon, assistant de recherche à l’Institut Français des Relations Internationales (IFRI).

S’ils ne peuvent exclure la Turquie de l’OTAN, les Européens ne devraient pas non plus avoir à prêter main forte à la Turquie. “Cette solidarité entre alliés ne joue qu’en cas d’agression contre l’un des membres de l’alliance”, précise l’historienne Jenny Raflik, au micro de France Culture. 

2. L’UE est désunie 

Dès dimanche, Emmanuel Macron et Angela Merkel ont fermement condamné l’opération turque. “Cette offensive prend le risque (…) de créer des situations humanitaires insoutenables”, a déclaré le président français, lors d’une conférence de presse commune avec la chancelière allemande (à partir de 3:30 en vidéo, ci‐dessous). 

Le lendemain, l’élan retombe. Les ministres des Affaires étrangères européens échouent à instaurer un embargo collectif sur les ventes d’armes à la Turquie. Les 28 Etats membres s’engagent simplement à se sont simplement engagés à “adopter des positions nationales fermes”.

Batterie de missiles Patriot de l’OTAN, déployée près de Gaziantep, en Turquie, en 2013. / Voice of America : Scott Bobb

En cause ? Le Royaume‐Uni, qui a justement invoqué l’appartenance de la Turquie à l’OTAN pour refuser l’embargo. Mardi 15 octobre, les Britanniques ont finalement changé d’avis. De son côté, l’Espagne envisage, elle, de retirer des batteries de missiles Patriot déployés en Turquie.  

3. L’Europe est isolée à l’international

Dans le conflit syrien, l’UE est assez isolée et son influence limitée. “Du fait de ses décisions depuis le début de la guerre civile syrienne en 2011, l’UE s’est comme auto‐exclue du processus de décision sur les paramètres de la fin de la guerre”, juge Antoine Michon.

Le président américain, Donald Trump, s’adressant à ses troupes postées au Japon, novembre 2017. / US army

L’annonce surprise du retrait d’un millier de soldats américains — soit la quasi‐totalité des forces positionnées en Syrie — a pris de court les Européens, début octobre. Cette décision du président Donald Trump, a laissé la voie libre à l’armée du président turc, Recep Tayyip Erdogan, tandis que les forces spéciales françaises sont obligées de se replier.

Pour ne pas subir les événements, l’UE tente de se faire entendre à l’Organisation des Nations unies (ONU). Les membres européens du Conseil de sécurité de l’ONU (Belgique, Allemagne, France, Pologne et Royaume‐Uni) ont demandé une nouvelle réunion sur le conflit, qui devrait se tenir mercredi matin. La semaine dernière, la Russie et la Chine avaient bloqué un texte des Etats‐Unis exigeant l’arrêt des opérations turques.

4. Erdogan fait chanter l’UE

Allocution télévisée du président turc, jeudi 10 octobre.

“Ô Union européenne, reprends‐toi. Si tu essayes de présenter notre opération comme une invasion, nous ouvrirons les portes et t’enverrons 3,6 millions de migrants”, a menacé le président turc, le lendemain du début de l’attaque. 

“Ca fait quatre ans que les Européens font tout pour repousser les afflux de réfugiés, qu’ils externalisent la gestion de l’immigration”, rappelle Antoine Michon. Selon lui, L’UE tient donc beaucoup à l’accord passé en 2016 avec la Turquie. Celui‐ci garantit le maintien de millions d’exilés sur le sol turc, en échange de divers promesses. “Je pense, qu’aux yeux des opinions publiques, le sujet des migrations est plus important que les Kurdes”, suggère‐t‐il.

Camp de réfugiés de Kilis en 2012, situé en Turquie, près de la frontière syrienne. / T.C. Başbakanlık Afet ve Acil Durum Yönetimi Başkanlığı

En plus de la problématique des réfugiés, l’UE doit traiter celle de ses djihadistes. “Il y a 3 000 terroristes étrangers de Daech prisonniers dans le nord‐est de la Syrie, détaille l’assistant de recherche à l’IFRI. La gestion de ces milliers de djihadistes est extrêmement importante en terme de sécurité pour l’UE et c’est pour ça qu’ils restent aussi prudents, pour ne froisser personne.”

 

Alors que compte faire l’UE ? Prendre des sanctions économiques… en espérant une fin rapide du conflit.

Le chantage est peut‐être en passe de changer de sens. “L’UE est de très loin le premier partenaire économique de la Turquie et le marché européen est vital pour l’économie turque”, souligne Antoine Michon.

En parallèle de l’embargo sur les armes, l’UE prépare ainsi des sanctions contre les forages illégaux réalisés par la Turquie au large de Chypre. Mardi soir, le groupe automobile Volkswagen a suspendu sa décision de construire une nouvelle usine en Turquie ; 4 000 emplois et un investissement de près d’1.5 milliard d’euros sont dans la balance.

“Je pense que les pays comptent de manière officieuse sur un arrêt rapide des opérations, ce qui évitera de prendre des sanctions plus fortes”, conclut Patrice Moyeuvre. En attendant, le bilan humain de la guerre risque de s’alourdir de jour en jour.