Un mirage saoudien s’expose à l’Institut du Monde arabe

L’exposition “AlUla” à l’Institut du monde arabe dévoile un trésor archéologique longtemps méconnu en Arabie saoudite. Une réussite qui peine à masquer l'arrière fond politico-économique de cette offensive touristique.

Yann Arthus‐Bertrand

Merci, c’est splendide !”, “Agréable voyage”, “Sublime”… Les superlatifs s’accumulent dans le livre d’or de l’exposition “AlUla, merveille d’Arabie, L’oasis aux 7000 ans d’histoire”. Un commentaire dénote : “Dommage que les religions et croyances préislamiques ne soient pas expliquées. Une censure du bon roi d’Arabie Saoudite ?”

Lancée à l’Institut du Monde arabe (Paris) mercredi 9 octobre pour trois mois, l’exposition sur Al‐Ula, région saoudienne aux paysages majestueux, ne fait pas de dupes : les médias comme les visiteurs s’accordent à y voir une stratégie du royaume saoudien pour développer le tourisme. Les yeux rivés sur un horizon post‐pétrolier, l’Arabie Saoudite a décidé d’exploiter un potentiel touristique délaissé et un passé pré‐islamique longtemps occulté, mais peine à redorer son image entachée notamment par l’affaire Khashoggi.

 

Al‐Ula est le nom d’une vallée spectaculaire qui s’étire sur une trentaine de kilomètres entre d’impressionnants massifs au nord‐ouest du pays. Dès les premiers pas, de gigantesques vidéos vues du ciel produites par le cinéaste français Yann Arthus Bertrand plongent le spectateur dans cette région encore méconnue, premier site saoudien classé au Patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 2008. Rouges, ocres, sables… Cette immersion vidéo met en valeur les dégradés de falaises monumentales, de paysages lunaires et de vestiges de citées préislamiques.

Eden en Arabie 

Au milieu de ces tons chauds, émergent le vert et le bleu de la palmeraie. Une guide explique à un groupe de lycéens que les traces de vie humaine retrouvées dès le Paléolithique sont dues à la présence d’eau souterraine et d’oasis. Malgré un climat aride, les populations successives d’Al-Ula ont dû tirer parti de la présence de l’eau pour mettre en place une agriculture irriguée.

Une odeur de figue, de grenade et de datte aux narines, les curieux se baladent entre les vidéos de palmiers, écoutent un apiculteur, découvrent des plantes séchées d’acacia, ou d’aizoceae — plus onirique. Laurence, musicienne de 51 ans, s’inquiète pour ce qu’elle surnomme un jardin d’Eden : “J’espère que cela va être conservé, que ce n’est pas juste des vidéos souvenirs.”

Yann Arthus‐Bertrand

Les visiteurs sont rapidement absorbés par la beauté des sites architecturaux comme la ville de Hégra, creusée à même la falaise par les Nabatéens dans le même style que la légendaire cité de Pétra en Jordanie. Les royaumes préislamiques ont développé leurs centres politiques et économiques au carrefour des routes caravanières de cette région d’Arabie du Nord. Ils rendaient compte de leurs modes de vie dans des milliers d’inscriptions gravées à même la roche en latin, grec, dadanite, nabatéen…

“On n’y croit pas”

Plongés dans les vestiges de ce passé lointain, ils n’en oublient pas pour autant le présent. Michel, retraité de 68 ans, a déjà visité l’Arabie Saoudite. “L’exposition est très belle et reposante, mais c’est une image idyllique à laquelle on ne croit pas, car on sait que l’exposition est financée par le gouvernement saoudien”, déplore‐t‐il.

Le lancement de l’exposition fait en effet partie d’une vaste offensive touristique, et concorde notamment avec l’ouverture des visas de tourisme pour 49 pays en septembre. Jusqu’à présent, seuls les expatriés, les pèlerins et spectateurs d’événements culturels ou sportifs pouvaient s’y rendre.

Commission saoudienne pour le tourisme et le patrimoine national

“L’Arabie Saoudite doit être en train de penser à l’après-pétrole, et essaye de développer le tourisme en montrant ces beaux paysages” analyse Anne‐Marie, retraitée de 83 ans. L’ouverture touristique est bel et bien un axe du programme de réforme et fonds d’investissement “Vision 2030”, lancé par le prince héritier Mohammed ben Salmane.

Cette stratégie ne semble pas éclipser l’actualité politique et géopolitique du pays pour Islame, lycéenne d’origine marocaine. Venue avec sa classe d’option arabe, elle est catégorique : “Je pense surtout à la mauvaise image du pays à cause de la politique, de la guerre, de la position des femmes. Ici, on parle d’archéologie, on parle d’avant… mais ça ne changera pas la situation du pays.”

Exposition “AlUla, merveille d’Arabie”, du 9 octobre 2019 au 19 janvier 2020 à l’Institut du monde arabe, 1 Rue des Fossées Saint‐Bernard, Paris Vème. Plein tarif 12€, 18–25 ans 6€, -18 ans gratuit.