La cuisine, dernier refuge des préjugés sexistes

L'alimentation est-elle trop genrée? On a profité de l'ouverture de l'exposition "Je mange donc je suis" au Musée de l'Homme à Paris, pour poser la question.

Il est 11h lorsque les portes du Musée de l’Homme à Paris s’ouvrent ce mercredi 16 octobre pour accueillir les visiteurs de la toute nouvelle exposition « Je mange donc je suis » qui interroge notre rapport à l’alimentation. Des familles avec poussettes se pressent dans des allées sombres où de simples rideaux de perles séparent les différentes parties du parcours liées entre elles. Parmi les éléments qui interpellent, cette publicité Seb datant des années 60 : « Monsieur, vous qui aimez la bonne cuisine, offrez‐lui une super cocotte » avec une femme au brushing impeccable et au rouge à lèvres rouge vif posant à côté de l’appareil. La nourriture est‐elle trop genrée? C’est l’une des questions que pose cette exposition.

La publicité en question fait en tout cas bien rire Antoine Calendra, un céramiste de 63 ans de passage à Paris. Selon lui, aucun doute : « l’inégalité entre l’homme et la femme est très marquée dans la tradition de la nourriture ». La femme prépare le repas pour l’homme tandis qu’elle « va plus faire attention à sa ligne selon un culte du corps mince véhiculé entre autres par la mode », analyse le vieux sage à la barbe poivre et sel.

La cuisine, lieu de tous les clichés

Un peu plus loin, un jeune homme élancé dans son costume sombre qui se fond à la noirceur de la pièce regarde attentivement des ustensiles de cuisine en bois dont une grande louche qui servait autrefois au «gavage» des femmes en Afrique. Pour Théo Breton, 23 ans étudiant à Sciences Po, il existe évidemment des inégalités alimentaires entre les hommes et les femmes liées à la symbolique du corps : « Si l’on regarde les publicités d’alimentation comme les yaourts 0%, ce sont traditionnellement des femmes qui sont représentées. Les logos des marques en disent long aussi sur l’assimilation des femmes à un corps mince comme c’est le cas pour Taillefine par exemple. Il y a une présence genrée qui est encore très présente ».

Tout le monde a déjà entendu ce mythe selon lequel l’homme a besoin de manger plus de viande que la femme car c’est un aliment masculin associé à la force. Et le jeune homme de s’épancher sur le décès récent de Jacques Chirac, devenu lui‐même un «cliché de la nourriture roborative destinée aux hommes».

L’exposition pointe justement le temps passé en cuisine, une heure pour la femme contre un quart d’heure pour l’homme. Cette pièce est assimilée à la femme, c’est son territoire. « Si vous regardez le temps passé en cuisine, c’est quoi l’aboutissement ?», demande à haute voix l’étudiant, avant de répondre : «C’est la femme qui a cuisiné pendant une heure pour ses enfants. Et une fois préparé, qui apporte le plat ? C’est encore la femme qui sert et qui sert en premier qui ? Son mari et ses enfants et elle va prendre ce qu’il reste.»

La bière, une boisson d’hommes ?

Pour Delphine, étudiante québécoise de 18 ans, les inégalités sont également prégnantes pour les régimes végétariens et végétaliens : « Souvent ces régimes sont plus associés aux filles qu’aux garçons : un homme qui est végétarien est considéré comme quelqu’un qui est plus efféminé ». Au cours de ses études, Delphine a eu l’occasion de travailler dans un restaurant où elle s’est rendue compte qu’elle avait elle‐même des préjugés alimentaires : « Une fois, un jeune homme et sa grand‐mère ont commandé un smoothie et une bière. Inconsciemment, j’ai posé le smoothie devant la dame alors que c’était le contraire ».

Les choses évoluent‐elles toutefois? Camille Noveri, 30 ans, à la recherche d’un emploi, est persuadée que sa génération est en train de faire bouger les choses. Pour casser les préjugés à la maison, elle refuse elle même « de faire à manger à la maison car je pense qu’il faut changer les habitudes ». Et la jeune femme de raconter comment l’une des ses amies la reprend lorsqu’elle dit que son compagnon l’«aide beaucoup à la maison » : «il participe ! ». Théo abonde :  «Aujourd’hui il y a moins une culture de la pénurie ou de l’économat et l’aspect diététique prime autant pour l’homme que la femme ».

Qu’en pense l’ancienne génération ? Eric Gonthier et sa femme, 64 ans et préhistoriens au Musée de l’Homme, se souviennent que dans leur jeunesse, « les femmes mangeaient beaucoup plus de soupe alors que chez les mecs, la grande mode c’était les épinards pour être fort comme Popeye ! ». Pour sa femme, l’alimentation différenciée pouvait «se justifier jusque dans les années 70 tout simplement parce que le travail de base de l’homme était beaucoup plus pénible que maintenant». Mais le donne a changé : aujourd’hui, dit‐elle à son mari, « vous êtes assis à un bureau et la pénibilité a changé de niveau, ce n’est plus un travail de force mais d’attention ».

Pour la plupart des visiteurs interrogés, la nouvelle génération tend bel et bien à casser ce mythe de l’alimentation genrée. «Tous les jeunes font attention à leur ligne maintenant et plus seulement les femmes », selon Antoine le céramiste. Juste avant que Charlotte, 10 ans, ne lance sur un ton accusateur : « Moi je trouve que les garçons devraient prendre exemple sur les femmes et faire attention à ce qu’ils mangent ». Madame, vous reprendrez bien un peu de légumes ?