À Saint‐Denis, c’est darons contre dealers

Aux abords de certaines écoles de Saint-Denis, les pères de famille aussi font front pour éloigner les dealers et imaginer un meilleur avenir pour leurs enfants. 

Après un dernier bisou, Franck* regarde ses enfants courir dans la cour de récréation. Le père de famille, lui, ne semble pas pressé de rentrer chez lui, malgré la froideur de ce petit matin d’octobre. Comme tous les jours depuis cinq mois, il retrouve des parents d’élèves devant la grille de l’école pour participer à une « chaîne humaine » contre le trafic de drogue qui sévit dans le quartier Delaunay‐Belleville. « La chaîne pour les enfants, c’est im‐por‐tant ! Reprenez courage, les parents ! », scande Fabienne, initiatrice du mouvement. Elle tente de remobiliser alors que les participants à la « chaîne‐humaine » sont de moins en moins nombreux.  

« Les menaces, ça dissuade », reconnaît Keita, père de deux enfants scolarisés à l’école L’Hermitage de Saint‐Denis. Intimidations, insultes, violences… plusieurs mères de famille disent en être victimes et demandent à être relogées en urgence. Keita a justement eu vent d’une scène d’une grande brutalité. « Dans la classe de mon fils, un élève a quitté l’école en cours d’année, après que sa mère s’est pris une baffe par un dealer. Il avait déposé de la drogue dans la poussette qu’elle laissait au rez‐de‐chaussée de son immeuble. Les policiers ont découvert le stratagème et sont allés chez la dame. Les dealers ont cru qu’elle les avait balancés, alors ils ont cherché à l’intimider ». 

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Enrôlés dès la sixième

Si les mères sont à l’initiative de ce mouvement de colère, les pères, plus discrets, n’en sont pas moins mobilisés. Ce jour là, c’est d’ailleurs 50–50 devant l’établissement.  Ce père de famille participe ainsi à la « chaîne humaine » depuis ses débuts, en mai dernier. Elle s’est créée après l’intrusion d’un homme dans le groupe scolaire Victor‐Hugo, quartier Delaunay‐Belleville‐Seymard. Les 600 enfants de l’école élémentaire ont été confinés pendant plus d’une heure. « J’ai pensé au pire », admet‐il en évoquant à demi‐mot une attaque terroriste. Depuis, l’école a été entièrement fouillée et trente grammes de cannabis ont été découverts, provoquant un “sursaut” parmi les parents. Face à l’ampleur du trafic devant l’école de leurs enfants, ils ont initié le collectif « Coup de balai à Saint‐Denis. Bien vivre à Saint‐Denis 93 ». Une initiative citoyenne « pour récupérer l’espace public ». 

La prolifération des dealers dans ce quartier de Saint‐Denis a considérablement changé l’ambiance dans le voisinage. « Un jour, mes enfants ont joué à imiter les guetteurs. Ils criaient « A l’affût ! ». Parce que c’est ce qu’ils entendent au quotidien ! », raconte Franck, dont les enfants ont trois et six ans. Constance, mère d’un garçon de dix ans, abonde : « tous les soirs, en rentrant de l’école, nos enfants voient les transactions, ils sont confrontés aux cris des guetteurs ». Elle craint pour son fils qui vient d’entrer au collège : « Ici, les enfants sont enrôlés dès la sixième pour devenir des guetteurs. Le collège est un véritable QG ». 

Constance continue d’occuper le trottoir de l’école chaque matin mais hésite à parler, alors que de maigres silhouettes en jogging, capuche sur la tête et sachet à la main, s’approchent de l’école. Dans les rues attenantes, les dealers se succèdent sous les yeux impuissants des parents. « C’est dommage », souffle Keita. Il confie avoir déjà demandé à un adolescent de s’éloigner de l’école pour consommer du cannabis. « Il n’a rien répondu, il a mis son joint dans sa poche et il est parti », explique le père de famille. « Quand on leur parle, ils comprennent bien qu’on fait ça par rapport aux enfants », concède Franck avec empathie.

« Poubelle républicaine » 

Face à la mobilisation des parents, la mairie a promis dix policiers en renfort et le rehaussement de la grille de l’école pour empêcher les dealers de l’escalader. Une réponse « insuffisante », selon les parents. Pour eux, impossible dans le contexte actuel du quartier d’éradiquer le trafic de drogue, qui n’est qu’ « un choix subi », estime Franck. Pour lui, si les dealers parviennent à enrôler des jeunes, c’est à cause des faibles revenus des parents. « Autour des écoles, les recruteurs commencent par demander aux enfants d’aller acheter une bouteille d’eau pour eux et leur proposent de garder la monnaie. Ça se poursuit le lendemain, et les enfants prennent goût à gagner de l’argent », analyse‐t‐il. Il accuse aussi la faible offre de services publics : « Les parents ne peuvent pas envoyer leurs enfants à droite à gauche pendant les vacances. Que vont faire les enfants quand leurs parents travaillent : rester dans l’appartement toute la journée ? Ils sortent et sont confrontés à la drogue. » 

Le hashtag #BienvivreaSaintDenis conclut les affiches de protestation accrochées à la grille de l’école ; preuve des ambitions élevées des parents, qui comptent par leur mobilisation mettre « un coup de projecteur sur Saint‐Denis ». « On a le sentiment d’être la poubelle républicaine. Ce qu’on veut, c’est un cadre scolaire égalitaire avec les autres régions », explique Franck. Pour y réfléchir, les parents se retrouvent chaque lundi soir dans le collectif « Mieux vivre à Saint‐Denis », tout en poursuivant la chaîne humaine. « On ne sait pas quand le combat finira parce que c’est tout un système qu’il faut changer et bien sûr la réponse toute faite n’existe pas », explique Franck. Lui est bien décidé à poursuivre le mouvement chaque matin, en dépit du froid et des rôdeurs encapuchonnés.  

* Le prénom a été changé