Incendie de Lubrizol : «Je pense même que l’Etat en a trop fait»

Jean-François Narbonne, toxicologue au sein de l’Association Toxicologie Chimie, se veut plutôt rassurant sur les conséquences pour la santé à long terme de l'incendie de Lubrizol (Rouen) le 26 septembre.

Trois semaines après l’incendie de l’usine Lubrizol, le 26 septembre dernier, un nuage d’incertitude plane toujours sur Rouen. Malgré les résultats rassurants de l’Anses (l’agence nationale de sécurité sanitaire et de l’alimentation) concernant la non‐toxicité des suies déposées sur les produits d’origine animale, les fruits et les légumes, la population reste sceptique. D’autant que France‐Bleu Normandie a communiqué jeudi les résultats « anormaux » des analyses biologiques de plusieurs pompiers intervenus lors de l’incendie. Leurs bilans sanguins font apparaître des niveaux de transaminases — enzymes présentes à l’intérieur des cellules, bon marqueurs de certaines maladies — trois fois supérieurs à la normale. Les pompiers envisagent de porter plainte contre l’usine de lubrifiants pour automobiles. Toxicologue et ancien expert auprès de l’Anses, Jean‐François Narbonne explique pourquoi il ne faut pas s’affoler des conséquences de l’incendie. Et propose des pistes pour rassurer plus efficacement la population dans ce type d’incident.

Comment interpréter les résultats des analyses biologiques des pompiers divulguées par France‐Bleu Normandie ?

L’augmentation des transaminases est une réponse a un signe d’agression, virale ou chimique. Elle n’est pas étonnante quand on respire des solvants ou des hydrocarbures. On ne peut cependant rien en conclure car ce signe n’est pas spécifique. Il ne faut pas oublier que la dose de l’exposition dépend du rythme respiratoire. Éteindre le feu en tirant des tuyaux d’eaux dans la chaleur, c’est totalement épuisant : le métabolisme est très activé et ce qu’on respire a plus d’impact. Il ne faut pas extrapoler la situation des pompiers à celle des riverains. En revanche, les analyses révèlent qu’il y a des défauts dans l’équipement de protection des pompiers : il faut revoir leurs conditions d’interventions.

L’incendie de Lubrizol est‐il l’unique cause de ces mauvais résultats ?

On ne peut pas directement lier ces résultats à l’incendie de Lubrizol. Il aurait fallu faire des analyses plus spécifiques — dosages de dioxines, détection de phénol dans l’urine — pour relier les résultats à l’exposition qui a eu lieu lors de l’incendie. De plus, on ne sait pas quels produits les pompiers ont respiré entre l’incendie et la prise de sang, mais ils respirent fréquemment des solvants qui agressent le foie. Ils interviennent dans des tas de feux : le plus spectaculaire n’est pas forcément le plus toxique. 

Cela peut‐il endommager leur organisme à long terme ?

À long terme, c’est la réitération de l’exposition qui entraîne des problèmes de santé comme l’hépatite. L’inhalation des substances chimiques a atteint les tissus du foie mais il faut comprendre que c’est un organe qui se régénère : il n’y aura peut être pas de conséquences sur le long terme. Il faut attendre les analyses suivantes.

Qu’en est‐il de l’environnement et des riverains ? 

Il n’y aura rien, même pas de modification du bruit de fond environnemental — seuil limite auquel la population est exposée. On a vécu AZF, la catastrophe de Seveso (Italie), Tchernobyl (Ukraine). Là, ça n’a rien à voir. À Lubrizol, ils fabriquaient des additifs pour les carburants, donc ce qui s’est passé pendant l’incendie, c’est ce qui se passe dans le moteur des camions : des gasoils qui brûlent avec des additifs. La petite surface du nuage de fumée et la faible durée sur laquelle il s’est répandu ne provoqueront rien. 

Faut‐il considérer la suie retombée à terre comme une menace ? 

Les suies ont été chargées — entre autre — de dioxines, mais pour changer la concentration de dioxine dans le sol, il en faut des kilos et des kilos. Les suies qui retombent des incinérateurs changent le bruit de fond environnemental d’une zone géographique au bout de cinq ans : celles qui sont retombées pendant deux jours dans l’agglomération rouennaise ne changeront rien.

La levée du confinement des vache est‐elle donc raisonnable ? 

On a appliqué le principe de précaution en séquestrant tous les produits passés sous le nuage et je pense même que l’Etat en a trop fait. On sait très bien qu’on ne trouve jamais d’hydrocarbures dans le lait. Lorsque j’ai dit cela le lendemain de l’incendie, tout le monde s’est dit que j’étais payé par Lubrizol, mais non. Il n’y a aucune raison de mentir aux citoyens : pour Tchernobyl on a prétendu que le nuage nucléaire n’était pas passé parce que la Russie n’allait pas rembourser les agriculteurs français. Là, Lubrizol s’engage à payer.

Si les conséquences de l’incendie ne sont pas dangereuses pour l’homme et l’environnement, pourquoi une telle paranoïa ? 

Le gros problème c’est la très mauvaise communication de l’Etat. Les experts de l’Anses connaissent parfaitement les conséquences de ce genre de pollution du sol. Mais comme c’est un problème de santé publique, on a mis un pneumologue à la tête du groupe de travail, quelqu’un qui n’a jamais fait de toxicologie de sa vie. La crise a été générée par l’incompétence. Les ministres, au lieu de parler de « risques » et de « dangers », on utilisé les mots « nocif » ou « toxicologie aigüe ». Au sein de la cellule où j’enseigne la gestion de crise à mes étudiants, on apprend qu’il n’y a que des personnes habilitées qui peuvent parler en utilisant les bons mots.

Comment mieux répondre à l’angoisse de la population ? 

L’administration est équipée pour répondre à la réglementation mais pas du tout à l’inquiétude des riverains. C’est là qu’il y a un énorme décalage. Pourquoi n’y a t‐il pas eu de prélèvements sur les riverains ? Pourquoi n’a t‐on pas fait de dosage sanguin de dioxines ? Après l’incendie de Notre‐Dame de Paris, des dosages de plomb ont tout de suite été effectués sur les enfants. Quand la population est inquiète, il faut donner de l’argent aux associations pour qu’elles fassent elles‐mêmes les analyses : c’est la bonne manière de répondre à la crise.