Journaliste marocaine graciée : tout n’est pas réglé

La grâce royale accordée mercredi à la journaliste marocaine Hajar Raissouni, condamnée à un an de prison pour « débauche » et « avortement illégal », clôt cette affaire. Mais pas le débat qu'elle a provoqué.

Après #LibérezHajar, c’est enfin Hajar libre. La journaliste marocaine Hajar Raissouni, condamnée le 30 septembre à un an de prison pour « sexe hors mariage » et « avortement illégal », a été graciée mercredi par le roi du Maroc, Mohammed VI. Si cette libération est évidemment saluée, la décision du roi ne répond pas aux revendications sociales dont les campagnes de défense d’Hajar Raissouni se sont fait les portes‐voix. La reporter de 24 ans est sorti de prison, mais les problématiques sur l’intimidation des opposants politiques et les lois de mœurs « obsolètes » demeurent inchangées.

L’arrestation de la journaliste de 24 ans avait entraîné une vague d’indignation nationale et internationale, ainsi qu’un débat virulent sur les libertés individuelles au Maroc. Cette affaire a, en particulier, relancé le débat sur le droit à l’avortement, bien que Hajar Raissouni ait clamé ne pas avoir procédé à une intervention volontaire de grossesse (IVG).

Au cours du procès de Hajar pour « débauche », un collectif de Marocaines, soutenues par l’écrivaine Leïla Slimani, avait notamment signé, le 23 septembre, un manifeste contre les lois « obsolètes » au Maroc sur la vie privée et l’avortement. Il s’agissait de 490 signataires en référence à l’article 490 du Code pénal marocain qui punit de prison les relations sexuelles hors mariage. Dans cet appel relayé par plusieurs médias, dont le quotidien français Le Monde, les signataires proclamaient avoir déjà violé ces lois « liberticides ». Le manifeste a recueilli 10 000 signatures depuis.

Débats avortés

Si cette grâce royale a été accueillie comme un soulagement par les défenseurs des droits humains, elle ne garantit pas une évolution progressiste de la loi en général, estime Aboubakr Jaïr, professeur à l’Institut américain universitaire d’Aix-en-Provence, interviewé par France 24.

« Sur le plan humain, c’est évidemment une victoire. (…) De là à dire qu’après cette victoire, on va légaliser l’avortement après‐demain, cela me paraît tout sauf évident. Ce qui pourrait peser, c’est évidemment l’ampleur médiatique autour de l’affaire et la prise de conscience des Marocains et des Marocaines au sujet de cette loi qui est évidemment problématique », analyse‐t‐il pour le média français.

En 2018, la justice marocaine a poursuivi 14.503 personnes pour débauche, 3.048 pour adultère, 170 pour homosexualité et 73 pour avortements, selon les chiffres officiels. En passant par une grâce royale, et non par une réforme législative ou une décision de justice, la libération d’Hajar Raissouni n’ouvre pas de voie institutionnelle pour dépénaliser ces pratiques.

Diversion politique

Le sociologue et acteur associatif Mehdi Alioua se réjouit également de la libération de Hajar Raïssouni, mais dénonce le fait que la grâce royale constitue une forme de cercle où « c’est l’arbitrage royal qui débloque des situations d’injustice et non pas un fonctionnement normal des institutions ».

Constat similaire pour, Fayrouz Yousfi, doctorante en Sciences politiques et fondatrice de la campagne en ligne #FreeHajar (#LibérezHajar). « Je suis heureuse de cette libération, mais un peu attristée que cela ait été fait par une grâce royale et non par une décision de la justice : car seulement la justice aurait pu reconnaitre que les charges qui pesaient sur elles étaient fausses ». D’autant plus que pour la militante marocaine, l’affaire Hajar Raissouni est avant tout un exemple de « procès politique ». Selon elle, « l’Etat utilise des lois liberticides comme celle sur l’avortement, pour faire taire des opposants politiques ».

La libération d’Hajar Raissouni, bien qu’attendue, n’a pas réussi à faire diversion sur des problèmes politiques plus profonds liés un régime marocain. Interpellée fin août à l’entrée d’un cabinet médical de Rabat, la reporter avait été soumise à « un examen médical sans son accord », selon elle. Ses avocats l’avaient assimilé à de « la torture », soulignant des « manquements de la police judiciaire » et des « preuves fabriquées ». La grâce royale, annoncé mercredi, coupe court à la procédure d’appel lancée par la journaliste. La justice n’aura donc pas à délibérer sur bien‐fondé de ses plaintes.