Mains d’Œuvres, touchés mais pas coulés

Epuisés et désoeuvrés, salariés, bénévoles et artistes de la friche culturelle installée à Saint-Ouen (93) s’organisent pour maintenir l’activité malgré leur expulsion par la mairie le 8 octobre. 

Fenêtres et portes sont barricadées. Cinq vigiles surveillent dans un silence pesant l’imposant bâtiment de briques, qui grouillait hier d’activités.  Depuis près de deux décennies, l’association culturelle Mains d’Oeuvres — 70 salariés, 250 artistes en résidence — officiait dans cet ancien édifice des Usines Valéo, à Saint‐Ouen (Seine‐Saint‐Denis). Mais ils ont été expulsés le 8 octobre par la mairie, propriétaire du bâtiment.

Aucune mobilisation n’est au programme ce matin. « D’habitude on plante notre barnum sur le trottoir d’en face, mais aujourd’hui il fait trop froid », déplore Blandine Paploray, responsable communication de l’association, emmitouflée dans une doudoune noire.

Dans le décor à la scénographie dépouillée de la galerie Amarrage, qui les accueillent provisoirement, la responsable et son collègue travaillent sur un coin de bureau, au fond de la pièce. A côté d’eux, une dizaine de professeurs de musique discute des moyens de relocaliser les cours habituellement organisés dans les 4 000 m2 de la friche. « On utilise le réseau local pour donner des cours chez des particuliers ou dans des lieux associatifs », explique Blandine Paploray.

Des artistes « dans la galère »

Depuis leur expulsion, professeurs, élèves et artistes résidents de Mains d’Œuvres se retrouvent « dans la galère ». Certains musiciens ne peuvent plus poursuivre l’enregistrement de leur album, d’autres n’ont plus d’espace pour répéter avant leur tournée. Les concerts prévus cette semaine à la friche audonienne ont été quant à eux relocalisés à la hâte chez Supersonic, le Point Ephémère ou encore à La Station – Gare des Mines, qui se sont portés volontaires.

Des banderoles éparses sont tendues aux balcons des habitants de Saint‐Ouen, en soutien.

A quelques rues du centre culturel, au milieu d’immeubles arborant des banderoles de soutien, un restaurant audonien accueille les mardis – jour de fermeture — des ateliers de peinture, dessin et code. « C’est juste de la solidarité. Ils se sont retrouvés dans la rue, sans rien, du jour au lendemain », s’indigne sa responsable, quelques minutes avant l’ouverture du service.

La bataille judiciaire qui vient de les jeter à la rue remonte à loin. Reprochant à la mairie de ne pas entretenir le bâtiment, affecté notamment par un incendie en 2010, l’association a d’abord cessé, avec l’accord de la justice, de payer ses 60 000 euros de loyer annuel. En réponse, fin 2017, la municipalité a décidé de ne pas renouveler leur bail. Les membres de l’association se savaient donc en sursis, encore plus depuis le procès perdu le 2 juillet 2019, mais n’imaginaient pas être expulsés manu militari, du jour au lendemain. D’autant qu’ils ont fait appel de la décision, afin de faire valoir leur droit à un délai raisonnable pour lever le camp.

Des dizaines de milliers d’euros perdus chaque jour

« La priorité est de maintenir l’activité. Mais chaque journée passée sans locaux fragilise la structure, avoue Blandine Paploray. Ce sont des dizaines de milliers d’euros perdus chaque jour. » La fermeture du restaurant notamment, impossible à relocaliser, appauvrie les caisses de Mains d’Œuvres.

Au‐delà des pertes financières, c’est le sentiment d’être éparpillé et abandonné qui affecte les équipes. « Nous sommes dans une période de chaos, soupire, les yeux cernés, la responsable de la communication. Notre vie quotidienne est chamboulée. Tous les jours, il faut trouver une imprimante, on doit déjeuner au restaurant. » 

Pour maintenir une cohésion, les salariés travaillent en petit groupe. Certains ont ouvert leurs maisons à des collègues. Chaque jour à 16h30, les équipes se retrouvent pour une grande réunion. « On est tous fatigués mais on est portés par l’élan de solidarité ».

Des groupes Whatsapp pour se mobiliser

La responsable de la communication tapote sur son écran et nous liste en souriant tous les groupes de mobilisation créés. « #mdoforever » réunit 150 salariés, résidents et bénévoles. « #cridamour » rassemble quant à lui tous les volontaires pour organiser les événements de mobilisation. Le 12 octobre plusieurs milliers de personnes se sont ainsi réunis devant la mairie de Saint‐Ouen pour manifester leur soutien à Mains d’Œuvres, en musique et dans la bonne humeur.

« On réfléchit à organiser un événement par semaine, mais c’est difficile de se projeter, nous réglons les problèmes du quotidien en priorité » déplore Blandine Paploray. Vendredi, un apéro d’information est organisé pour que chacun propose des actions concrètes.

Tenir dans la durée

L’enjeu pour les équipes est de faire durer la mobilisation au moins jusqu’au 13 novembre, date du jugement en appel au tribunal de Grande Instance de Bobigny. « Tout ce que nous demandons, c’est un délai de dix‐huit mois pour organiser le déménagement dans le respect de notre travail. »

En attendant, un bus anglais à deux étages, prêté par un particulier, stationnera à partir de lundi devant Mains d’Œuvres pour accueillir des ateliers, des bureaux et des rassemblement. Le silence laissera de nouveau place au brouhaha créatif, au moins pour un temps.