Les sociétés de journalistes, ces gardiennes du temple aux moyens limités

Alors que les communiqués de sociétés de journalistes s’accumulent en cette rentrée 2019, retour sur ces structures méconnues par les lecteurs, essentielles aux médias mais quasiment toujours limitées dans leurs moyens d’action.

LCI, CNews, Canal+, l’Express, Grazia… La rentrée 2019 des médias a été rythmée par les communiqués alarmistes de sociétés de journalistes (SDJ). Les trois premières dénoncent le temps d’antenne accordé à Eric Zemmour, condamné pour provocation à la discrimination et à la haine religieuse en 2018. Les deux dernières s’inquiètent du changement de propriétaire du média qui pourrait atteindre l’intégrité déontologique de ses journalistes.

Veiller à l’intégrité et à indépendance d’une rédaction. Voilà la mission titanesque qui incombe aux SDJ de médias écrit, télé et radio, également appelées société de rédacteurs (SDR) dans certains médias. Distinctes des syndicats, les SDJ, vigies éditoriales, restent peu connues du grand public. Toutes ont un statut d’association et peu de moyens d’action, à l’exception de la SDR du Monde, une société détenant une partie du capital du média.

Un levier de discussion

« On n’est pas les gendarmes de la rédaction », assure un membre du bureau de SDJ d’une chaîne télévisée, qui souhaite garder son anonymat et celui de son employeur. « La SDJ représente ses membres et fait remonter des interrogations sur la ligne éditoriale. On peut acter un désaccord mais le dernier mot revient toujours à la direction. C’est un levier de discussion plutôt que de pression, comme pendant la couverture des gilets jaunes. On s’est interrogés : quelle légitimité a‐t‐on pour occuper 8h de direct, avec des teasers alors qu’il y avait peu de manifestants ? »

Derrière les communiqués publics, un travail de médiation est réalisé par les SDJ en interne : « Dès que la direction a annoncé qu’elle voulait inviter Zemmour, la SDR de CNews a proposé une rencontre – explique Loïc, 30 ans, journaliste politique en charge de l’Elysée et membre du bureau de la SDR de CNews. On a demandé des garanties écrites pour que CNews ne soit pas l’expression politique d’un homme, en adressant un formulaire de questions posées par la rédaction. La direction s’est engagée sur plusieurs points et a assuré avoir mis des clauses dans le contrat pour arrêter la collaboration s’il y avait un dérapage raciste. » Problème, ce document n’a « pas de valeur juridique », reconnait‐il.

De rares armes pour agir

Voter une motion de défiance par la rédaction (TV5 en avril 2019), ou une grève lors d’une Assemblée générale (l’ex-chaîne iTélé en octobre 2016 à l’arrivée de Jean‐Marc Morandini)… Au‐delà du dialogue, les SDJ ont quelques rares armes à disposition, qu’il convient d’utiliser seulement en cas d’extrême urgence. « D’un point de vue légal, on peut aussi prévenir le CSA, ou aller chercher le comité d’éthique de l’entreprise s’il a l’oreille du patron » précise Solange, 46 ans, journaliste à Canal+ et coresponsable de la SDJ de Canal+.

La multiplication des prises de parole publiques des SDJ signifie‐t‐elle que l’indépendance de la presse est plus menacée qu’avant ? Pas forcément. Jean‐Marie Charon, Chercheur en sociologie spécialisé en médias de 70 ans, admet que leur activité a toujours été périodique, calquée sur les crises. « Souvent, il reste compliqué de faire vivre une SDJ (entre deux crises), avec un impact réel sur la vie de l’entreprise. Soit les membres ne sont pas intégrés à la vie de l’entreprise car les patrons ne leur laissent pas de place, soit ils sont associés, comme au Monde. »

Le cas unique du Monde

Le Monde est en effet l’exception dans cet océan de structures associatives au pouvoir d’action limité. Constituée d’environ 500 associés, la Société des rédacteurs du monde comprend la quasi‐totalité des journalistes de la rédaction actuelle, mais aussi d’anciens journalistes qui peuvent continuer de voter s’ils paient chaque année leurs parts. « La grosse différence avec les autres SDJ, des associations, c’est que la Société des rédacteurs du Monde (SRM) est une société actionnaire », explique Alexandre Pouchard, vice‐président de la SRM et rédacteur en chef adjoint au Monde.

Au‐delà du pouvoir d’influence, la SDR « a des pouvoirs qui sont gravés dans le marbre, dans les statuts de l’entreprise. Avec le pôle d’indépendance créé en 2010 (composé par la SRM, société des employés, des cadres, des lecteurs), on siège au conseil de surveillance, l’équivalent du Conseil d’administration. On a de vrais moyens d’action car on échange frontalement avec les actionnaires. Le pôle indépendance a notamment le pouvoir de valider le directeur proposé par les actionnaires. »

Cette position unique a permis au Monde de sortir de la crise de septembre 2019, provoquée par l’achat de parts supplémentaires par les actionnaires Matthieu Pigasse et de l’industriel tchèque Daniel Kretinsky. « Aucun autre média au monde ne dispose d’un pouvoir comme le droit d’agrément. Pour le négocier, on n’avait pas besoin de la direction. C’est d’ailleurs le pôle d’indépendance qui a signé l’accord, et non la présidence. »

La légitimité face aux syndicats

L’efficacité des SDJ — hors Le Monde — serait doublement conditionnée : par la volonté de la direction à laisser un espace d’expression, mais aussi à l’existence d’une crise. Au risque d’éclipser les syndicats traditionnels ? Président de la SDJ de Radio France dans les années 90 et organiseur des Assises internationales du journalisme de Tours, Jérôme Bouvier, 66 ans, souligne une vieille rivalité : « Une SDJ, ça prend tout l’espace lors d’une crise. Les syndicats en prennent parfois ombrage, mais ils reprennent la main une fois que les choses vont bien car ils ont des calendriers à tenir. »

Loin d’une guerre entre SDJ et syndicats, Emmanuel Poupard, 42 ans, Secrétaire général du Syndicat national des journalistes (SNJ) regrette que les problèmes des rédactions soient abordés de manière segmentée :« Le SNJ s’occupe des questions salariales. Or, les conditions de travail sont indissociables de la qualité de l’information. Défendre ces conditions, c’est le travail des syndicats. Le SNJ a d’ailleurs été créé pour des questions déontologiques. » L’arme fatale des syndicats : contrairement aux SDJ, ils peuvent participer au Conseil d’Administration. La courbe du nombre de syndiqués est pourtant à la baisse, mettant en péril la capacité des journalistes à défendre leurs conditions de travail…et donc l’indépendance de leur éditorial.