« Pas une de plus ! » : à Paris, une chaîne humaine contre les violences faites aux femmes

Près de 200 personnes ont formé, à l’appel du collectif féministe #NousToutes, une chaîne humaine contre les violences sexuelles et sexistes, mercredi 23 octobre, devant le Panthéon, à Paris. Selon l’association, 124 femmes ont été tuées en France depuis le début de l’année.

Delphine, Audrey, Céline, Laura, Nathalie… Sur la Place du Panthéon, à Paris, les prénoms retentissent les uns après les autres, entrecoupés de courts silences. Pour chacun, une femme s’avance, visage fermé. Elles sont 124, ce mercredi 23 octobre, à endosser l’identité de chacune des victimes de féminicides en 2019. « Tous les deux jours, une femme meurt en France sous les coups de son compagnon ou ex-compagnon », précise Pauline, coordinatrice au sein du collectif #NousToutes et organisatrice de l’événement. À ce jour, c’est déjà trois de plus qu’en 2018 selon l’association.

Ce mercredi soir, au total, près de 200 personnes ont répondu à l’appel du mouvement féministe pour dénoncer les violences sexistes et sexuelles. « Aujourd’hui, je suis Patricia, la 14e victime. J’avais trois enfants et j’ai été tuée d’un coup de fusil », souffle Sandrine, 47 ans, qui est présente avec une amie. « Moi, je suis Gulçin, la 15e victime, déclare Isabelle, quelques minutes avant de former une grande chaîne humaine. J’avais déposé quatre plaintes mais j’ai été poignardée dans la rue ».

Isabelle et Sandrine affichent le prénom d’une victime de féminicide, ce mercredi soir, sur la place du Panthéon.

Il est 19 heures passées. Réunies en cercle, main dans la main, foulards violets autour du bras ou dans les cheveux, les participantes reprennent à l’unisson les premiers chants. « Pas une de plus, pas une de plus ! », peut-on entendre, deux jours seulement après le dernier féminicide, à Bordeaux. « Ça fait trop de bien de crier et de dire que ça suffit », explique Barbara, 31 ans, qui représente Alice, la 61e victime.

L’émotion est palpable alors que la Place du Panthéon plonge peu à peu dans l’obscurité. Sur le visage de Barbara, les marques d’une rencontre. « Une passante s’est approchée de moi. Elle m’a demandé si elle pouvait se joindre à nous. Elle était en pleurs et je lui ai pris la main », raconte-t-elle, encore émue. Quelques minutes plus tôt, des participantes, poings levés, ont entonné l’hymne du Mouvement de libération des femmes (MLF). « Levons-nous, femmes esclaves / Et brisons nos entraves / Debout ! Debout ! » Le groupe poursuit en interpellant le président de la République : « Violences, y a urgence, Macron réveille-toi ! » ; « Viols, coups, harcèlement, quand est-ce que se bouge le gouvernement ? ».

Elles réclament un milliard d’euros

Un milliard d’euros, c’est le montant réclamé par le collectif #NousToutes pour lutter plus efficacement contre les violences faites aux femmes. « C’est le minimum syndical », tranche Pauline, l’organisatrice. Depuis le 3 septembre dernier, un Grenelle contre les violences conjugales a été lancé par le gouvernement. Il doit aboutir le 25 novembre, date de la journée internationale pour l’élimination des violences faites aux femmes. « On espère des annonces fortes », prévient Marie, étudiante parisienne de 27 ans, qui brandit une pancarte indiquant que « plus d’une femme racisée sur deux subit du sexisme ou du racisme ». De son côté, Edouard Philippe, le Premier ministre, a souligné début septembre que la question des moyens n’était pas « le sujet essentiel ».

Marie participe pour la première fois à une action du collectif #NousToutes.

Parmi les mesures attendues, le groupe réclame « la création de places d’hébergement d’urgence pour les femmes victimes, la mise en place de tribunaux spécialisés et d’un brevet de la non-violence dans les écoles », comme l’explique Pauline. Dix mesures d’urgence ont déjà été annoncées par le gouvernement, comme la création de 1 000 nouvelles places d’hébergement et de logement temporaires à partir du 1er janvier 2020, la mise en place d’un dispositif électronique anti-rapprochement et le lancement d’un audit de 400 commissariats et gendarmeries. « On veut surtout plus de formations pour les personnels médicaux, juridiques et policiers », poursuit toutefois Pauline.

En effet, dans de nombreux cas de féminicides, les victimes avaient alerté en amont. Une enquête du Monde, publiée lundi 21 octobre, révèle qu’un tiers des 120 femmes tuées en 2018 avait déposé une plainte ou une main courante. « J’ai entendu des histoires atroces de femmes qui sont allées au commissariat et qui n’ont pas été écoutées », confirme Frédéric. « On leur répond que ce n’est rien. Ce n’est qu’une claque », continue l’homme de 47 ans, qui incarnait un policier, casquette sur la tête et mains ensanglantées. « J’avais l’impression d’être un peu coupable, ce soir… »

Au milieu des participantes qui entonnent des chants, trois hommes, mains ensanglantées, s’immobilisent. Ils souhaitent représenter « l’inefficacité » de la police et du système judiciaire dans la lutte contre les violences conjugales.

« Honorons les mortes et sauvons celles qui peuvent l’être encore »

Membre de l’association Un rêve de Farfadet, qui milite pour l’égalité entre les femmes et les hommes, Frédéric est venu accompagné de trois amis. Michaël, qui jouait le rôle d’un juge, Floriane et Conception. Les deux dernières sont des anciennes femmes battues. « J’ai eu de la chance. Il faut arrêter de penser que les femmes sont des objets », grogne la première. La deuxième poursuit, le cœur lourd :

« Je vis cachée depuis sept ans, après avoir quitté le domicile d’un compagnon alcoolique qui me frappait ».

Aujourd’hui, la femme de 45 ans, malgré plusieurs plaintes, est confrontée à l’indifférence de la justice. « On fait face à une lenteur administrative, explique Conception qui craint, au quotidien, pour sa sécurité. On a déjà plus de dignité et on nous en enlève encore ». Et de conclure : « Honorons les mortes et sauvons celles qui peuvent l’être encore ».

Réunies en cercle, main dans la main, foulards violets, les participantes disent « stop » aux féminicides.

C’est un discours partagé par le collectif #NousToutes qui organise un grand rassemblement, le 23 novembre à Paris, pour dénoncer les violences sexistes et sexuelles. L’appel, publié mardi sur France Info, est soutenu par plus de 150 personnalités comme Julie Gayet, Alexandra Lamy, Virginie Efira ou Muriel Robin.

Poings levés, les militantes reprennent à l’unisson l’hymne du Mouvement de libération des femmes (MLF).