A Bobigny, deux adolescents jugés pour une « expédition punitive » dans un camp de Roms

Bilel. J et Aloaddine J. étaient jugés mercredi 23 octobre au tribunal correctionnel de Bobigny pour avoir préparé, avec d’autres personnes, l’attaque d’un camp de roms dans cette ville le 25 mars dernier. Ils risquent un an de prison avec sursis.

« Alors, vous croyez toutes les vidéos qui sont postées sur les réseaux sociaux ? », la présidente de la 18e chambre du tribunal correctionnel de Bobigny (Seine‐Saint‐Denis), Olivera Djokic, est perplexe. Face à elle, mercredi 23 octobre, les deux prévenus n’en mènent pas large. Bilel J. et Aloaddine J. se tiennent à la barre, tête baissée, comme deux écoliers attendraient leur punition.

C’est pourtant avec une certaine aisance que les étudiants de 19 ans s’expriment à la barre : nul ne les aurait suspectés, au premier abord, de mijoter l’agression de plusieurs familles roms, à Bobigny, le 25 mars dernier. Ces jeunes hommes originaires de Noisy‐le‐Sec, comparaissent libres pour « participation à un groupement formé en vue de commettre des violences ».

Expédition

Ils sont accusés d’avoir, dans la nuit du 25 au 26 mars, fomenté une « expédition punitive » contre un camp de Roms situé à côté de deux cités de Bobigny. Au cœur des débats, un groupe Snapchat comptant une dizaine de personnes, dont quelques trentenaires et des adolescents. Sur le réseau, une vidéo circule, puis devient virale : elle montre une camionnette blanche conduite par des Roms qui seraient à l’origine d’enlèvements d’enfants.

« Vous avez cru à ces rumeurs ? », attaque la présidente. « Sur le moment, oui », confie Aloaddinne J, qui suit un BTS de mécanique automobile. « C’était une réaction immature, j’étais dans un groupe donc j’ai voulu me donner l’image d’un caïd » explique‐t‐il. Dans la conversation, les insultes fusent et deviennent de véritables incitations à la haine. « Ils font du trafic d’organes et ça se passe chez nous. On ne peut pas rester sans rien faire », commente Aloaddine J, la veille de l’altercation. « On fait des vagues. Une à 20h, une à 22h, puis à minuit », propose un autre participant, « Ils vont se faire piétiner. Ils ne remettront plus jamais un pied sur cette terre ».

Puis, comme prévu, le petit groupe passe à l’action. Des individus armés et cagoulés arrivent « en bande » dans le camp de Roms et incendient trois voitures, selon la Brigade anti‐criminalité (BAC). Pour se défendre, certains Roms s’arment et partent à la poursuite de leurs agresseurs. Le groupe d’assaillants prend la fuite. Parmi eux, dix hommes parviennent à s’échapper, mais Bilel J. et Aloadinne J. sont interpellés.

« On se demande pourquoi vous courez si vous n’avez rien à vous reprocher », ironise la présidente. « J’ai voulu faire comme les autres. Dans une cité quand quelqu’un commence à courir, tout le monde court », lui répond l’étudiant en multimédia, Bilel J. « Et tout part d’une vidéo diffusée sur Snapchat », renchérit Mme Djokic, « Les réseaux sociaux ont toujours raison, c’est bien connu ! ». Bilel J. reste de marbre. Il se tourne un instant et lance un regard désespéré à sa mère, sur le banc du public. « Les réseaux sociaux sont les médias des jeunes », tente‐t‐il, « C’est comme ça qu’on s’informe ».

“Le procès de deux racistes ordinaires”

Face à cette défense, Me Yaël Scemama, avocate de la Ligue contre le racisme et l’antisémitisme (LICRA), reste sceptique. Elle représente la communauté rom agressée en mars dernier. Ses clients, qui ont refusé « par peur » de venir à l’audience, lui ont raconté leur « terreur », leur crainte d’avoir pu « brûler vifs » dans leur caravane ce jour‐là, les « hurlements » de leurs enfants « épouvantés ». « Ce n’est pas le procès de la rumeur, mais celle du racisme haineux qui se propage », défend‐t‐elle.

Me Alexandre Braun, avocat de SOS Racisme, la rejoint sur ce point. Il considère, comme sa consœur, que ce procès est celui de « deux racistes ordinaires ». Les deux associations demandent 800 euros de dommages et intérêts et préconisent un stage de sensibilisation au Mémorial de la Shoah. L’avocate de la défense, plaide elle, pour “l’immaturité” de ces deux jeunes hommes qui ont « sous‐estimé les conséquences de leurs propos ». 

Le procureur, Marc‐Antoine Moreau, se montre finalement plus sévère que les parties civiles :

« Vous connaissez le personnage du Joker dans Batman ? Il est maléfique, mais affiche toujours un grand sourire. C’est comme vous, avec vos émoticônes en fin de phrase, sur Snapchat. Vos sourires ne dissimulent pas votre dessein de commettre des violences. »

Il requiert 180 heures de travail d’intérêt général, assorties d’une peine de 12 mois de prison avec sursis et 1000€ de dommages et intérêts. Délibéré le 16 décembre.